Chapitre
Une molécule traverse le monde, traverse ma peau
Dans ce chapitre
Chaque matin et chaque soir, j’appuie sur la pompe.
Une petite quantité de gel transparent tombe dans ma paume, avec l’odeur de l’alcool qui s’évapore rapidement. Il n’a pas de couleur, presque pas de forme, aucun effet dramatique en dehors d’une fraîcheur légère sur la peau. Je l’étale, puis j’attends qu’il sèche. Quelques minutes plus tard, la peau redevient ordinaire : sèche, silencieuse, sans trace. Pas d’incision, pas de sang, pas de rite, aucun événement visible pour les autres. Et pourtant, c’est précisément dans ce moment presque invisible que quelque chose a déjà commencé.
Une molécule est en train de traverser la peau.
Ce geste paraît extrêmement intime, presque banal. Il a lieu dans la salle de bain, devant le miroir, après le réveil, avant de sortir, au moment où je ne suis pas encore complètement entrée dans la journée. Il ne ressemble pas à ces événements corporels déjà nommés, organisés, tarifés. Ce n’est qu’une pression répétée chaque jour, une couche humide et transparente, un temps d’attente avant le séchage. Mais cette quotidienneté dissimule justement sa complexité réelle : ce qui entre dans mon corps n’est pas une substance médicale isolée, mais une route du monde comprimée dans un gel.
L’Oestrodose 0,06 % que je tiens dans ma main est décrit dans les données pharmaceutiques comme un gel d’estradiol à usage cutané. Le Vidal indique que chaque pression délivre 1,25 g de gel, soit 0,75 mg d’estradiol ; la base publique française des médicaments classe également Oestrodose parmi les traitements hormonaux contenant de l’estradiol, administrés par voie cutanée. Ces chiffres semblent froids, presque dépourvus de littérature : 0,06 %, 0,75 mg, 1,25 g. Pourtant, ils constituent la plus petite grammaire de ma transformation corporelle. Le genre n’entre pas dans mon corps sous la forme d’une déclaration, mais sous celle d’un pourcentage, d’une concentration, d’une quantité délivrée par une pompe, d’une couche de gel qui sèche rapidement.
La peau n’est plus ici seulement la frontière du corps. Elle n’est pas un mur entre le soi et le monde, mais une interface ouverte par une technique pharmacologique. Le principe pharmacologique de l’administration transdermique consiste précisément à faire passer la substance active à travers la peau pour atteindre la circulation générale, en évitant l’absorption gastro-intestinale et le premier passage hépatique. Des études sur l’estradiol transdermique indiquent que ces formes permettent à l’estradiol d’entrer directement dans la circulation systémique par la peau ; la monographie canadienne d’EstroGel décrit également le 17β-estradiol 0,06 % comme un gel hydroalcoolique destiné à permettre une absorption continue du principe actif. Ainsi, la peau cesse d’être une simple surface pour devenir un passage. Elle n’est plus seulement l’endroit que l’on regarde, que l’on touche, que l’on juge ; elle devient aussi la porte par laquelle une molécule entre dans le sang.
Mais cette porte ne mène pas seulement vers l’intérieur de mon corps. Elle ouvre aussi, en sens inverse, sur un monde beaucoup plus vaste.
Avant de traverser ma peau, l’estradiol a déjà traversé beaucoup d’autres choses : des plantes, des réactions chimiques, des normes industrielles, des équipements pharmaceutiques, des contrôles qualité, des notices, des prescriptions, des rayons de pharmacie. Il ne surgit pas naturellement de l’abstraction appelée « féminin ». Il n’est pas non plus directement produit par mon désir. Il appartient d’abord au monde, avant d’appartenir provisoirement à mon corps. Ma transition ne passe pas directement de mon intériorité à mon corps. Elle passe par le monde.
Si l’on continue à remonter l’origine de cette molécule, le miroir de la salle de bain s’éloigne très vite. L’estradiol appartient à la famille des hormones stéroïdiennes, et l’histoire moderne de l’industrie des hormones stéroïdiennes est étroitement liée aux précurseurs stéroïdiens d’origine végétale. Dans les années 1930 et 1940, la dégradation de Marker a rendu possible la synthèse de la progestérone et d’autres hormones stéroïdiennes à partir de précurseurs végétaux. L’American Chemical Society reconnaît ce procédé comme un jalon important de l’histoire de la chimie : Russell Marker a utilisé la diosgénine extraite de l’igname mexicaine pour développer une méthode de production de progestérone à bas coût, contribuant ainsi à la constitution de l’industrie mexicaine des hormones stéroïdiennes.
Cette histoire est importante non pas parce que je voudrais rattacher romantiquement le gel que j’utilise chaque jour à une plante précise. Ce serait trop facile, et pas assez honnête. Sans données publiques du laboratoire sur la chaîne d’approvisionnement de cette molécule, je ne peux pas affirmer de quelle plante, de quel pays ou de quelle usine de matière première provient l’estradiol contenu dans mon flacon d’Oestrodose. Il est plus juste de dire que les préparations modernes d’estradiol appartiennent à une généalogie plus large de l’industrie des médicaments stéroïdiens, une généalogie qui a longtemps dépendu de précurseurs stéroïdiens végétaux, de la semi-synthèse chimique, de la biotransformation microbienne et d’une production pharmaceutique mondialisée.
La plante n’est pas ici le symbole d’une nature pure. Elle n’est pas le contraire de l’industrie, mais l’un des premiers territoires occupés par celle-ci. L’igname mexicaine, la diosgénine, le laboratoire, l’entreprise, le brevet, le marché pharmaceutique : tous ces mots composent ensemble le commencement de l’industrie moderne des hormones stéroïdiennes. La plante est collectée, découpée, purifiée, transformée ; de la racine, du sapogénine, de l’intermédiaire chimique, elle passe progressivement vers l’usine pharmaceutique, la notice et le sang humain. Ce que l’on appelle « nature » n’est pas ici silencieux. Elle est déjà traduite par le commerce, la botanique coloniale, la technologie chimique et l’institution médicale.
Ainsi, lorsque l’on imagine les hormones utilisées dans une transition comme une intervention « contre nature », cette imagination est beaucoup trop pauvre. Le corps dit naturel n’a jamais été une entité fermée, pure, intacte, non touchée par la technique. Les hormones stéroïdiennes produites par le corps humain proviennent elles-mêmes du métabolisme du cholestérol ; le 17β-estradiol synthétique utilisé dans les médicaments modernes est décrit, sur le plan chimique et biologique, comme identique à l’estradiol endogène humain. Mon corps n’a pas été soudainement « contaminé » un jour par une technique extérieure. Plus exactement, le corps a toujours été pris dans des échanges continus avec la nourriture, les médicaments, les hormones, l’air, l’eau, la ville, les institutions, les images et le langage. L’estradiol ne fait que rendre cet échange plus explicite, et plus politique.
L’industrie primitive des hormones stéroïdiennes porte souvent une sorte de légende autour de l’« igname sauvage » : découvrir un précurseur dans une plante, le transformer chimiquement en hormone, faire entrer la plante dans l’industrie pharmaceutique moderne. Mais le paysage de production actuel est beaucoup plus complexe. La fabrication contemporaine des médicaments stéroïdiens a développé un système plus large de matières premières. Les synthèses historiques de l’industrie stéroïdienne décrivent un passage de l’isolement en très petites quantités de produits naturels vers la semi-synthèse à partir de sapogénines, puis vers la synthèse totale, avant l’essor de procédés utilisant les phytostérols comme substrats pour des transformations microbiennes ou enzymatiques. D’autres études sur la production industrielle d’androstéroïdes soulignent que les phytostérols, en raison de leur coût relativement bas, sont devenus des substrats importants pour la production de dérivés stéroïdiens, pouvant entrer dans la chaîne industrielle des médicaments stéroïdiens par biotransformation microbienne.
Autrement dit, avant d’entrer dans ma peau, l’estradiol appartient déjà à une grammaire matérielle complexe : sous-produits de l’industrie des huiles végétales, sous-produits de l’industrie papetière, phytostérols, fermentation microbienne, transformations chimiques, purification, contrôle qualité, formulation pharmaceutique. Ce n’est pas une molécule qui viendrait directement de la nature vers le corps, mais une molécule transformée, traduite, domestiquée à plusieurs reprises par l’industrie. Elle ne porte pas la mémoire pastorale d’une plante. Elle porte une condensation de la modernité.
Pourtant, entre les phytostérols et cette petite quantité de gel dans ma paume, il n’existe pas de ligne claire, transparente, que je pourrais retracer intégralement. Le médicament moderne n’est pas fabriqué en un seul lieu. Il se compose généralement de plusieurs niveaux : matière première, principe actif, excipients, formulation, conditionnement, libération des lots, autorisation de mise sur le marché, distribution, pharmacie. Chaque niveau possède sa propre géographie. Le principe actif peut être produit dans un pays, la formulation réalisée dans un autre, le conditionnement et l’autorisation de mise sur le marché appartenir encore à un autre espace réglementaire. Ce que l’on appelle un médicament n’est pas un objet qui se déplace simplement d’un point A à un point B, mais un ensemble de divisions industrielles internationales, de normes réglementaires et de langages administratifs stabilisés sous la forme d’un flacon que l’on peut presser.
C’est cela que j’appelle une cartographie médicale.
Elle n’est pas faite des frontières nettes, des littoraux et des capitales que l’on voit sur les cartes traditionnelles. Elle est composée de lignes plus fines, plus difficiles à regarder : fournisseurs de matières premières, lieux de production des API, certification GMP, standards de la pharmacopée européenne, titulaire de l’autorisation de mise sur le marché, numéro de lot, transport à température contrôlée ou ambiante, grossistes-répartiteurs, stock des pharmacies, pouvoir de prescription. Elle redessine le monde comme une carte où les médicaments peuvent passer et où les corps peuvent être ajustés. Si ma peau peut absorber chaque jour 0,75 mg d’estradiol, c’est parce qu’avant cela, d’innombrables frontières invisibles ont déjà été franchies par des molécules, des dossiers, des licences, des rapports d’analyse et des contrats commerciaux.
Ce n’est pas une abstraction. Les recherches sur les chaînes d’approvisionnement pharmaceutiques européennes soulignent régulièrement la mondialisation de la production des principes actifs et une dépendance importante de l’Europe à l’égard de sites de production situés en Asie. L’étude de Pro Generika sur la carte mondiale des API indique qu’environ deux tiers des certificats CEP valides analysés étaient détenus par des producteurs asiatiques ; le Parlement européen a également relié l’externalisation de la production des principes actifs à la question de la sécurité d’approvisionnement en Europe. Ces données ne prouvent pas que l’estradiol de mon flacon d’Oestrodose provient de Chine ou d’Inde. Elles montrent plutôt la condition générale du médicament contemporain : sa disponibilité locale repose souvent sur une structure de production transnationale et distante.
Le fait que Besins Healthcare ait acquis ces dernières années un site de production à Drogenbos, en Belgique, destiné notamment à fabriquer des produits hormonaux comme Oestrogel, montre aussi que les hormones ne sont pas des substances chimiques détachées de l’espace. Elles sont façonnées par les lieux de fabrication, les capacités de production, la sécurité d’approvisionnement et les marchés régionaux. Des articles spécialisés indiquent que ce site est consacré à la production de produits hormonaux, dont Oestrogel, et relient cette acquisition à la volonté de limiter les problèmes d’approvisionnement en THS. L’enjeu ici n’est pas de savoir si le médicament est arrivé ou non à la pharmacie, mais de comprendre qu’avant de devenir mon quotidien corporel, un flacon de gel est déjà intégré à une géographie industrielle européenne de réorganisation de la production.
Lorsque je l’étale sur ma peau, il ne ressemble plus à une plante, ni à un laboratoire. Il est devenu un gel, placé dans un flacon-pompe, inscrit dans un dosage, administré par une notice. Quand la molécule entre dans l’usine pharmaceutique, elle doit devenir répétable, mesurable, distribuable, contrôlable. Elle doit passer de la possibilité chimique à l’exécutabilité médicale.
L’usine pharmaceutique ne produit pas des « femmes ». Elle produit une concentration, une forme galénique, une forme moléculaire réglementable ; et le genre, ici, apparaît comme un écart que je réapproprie à l’intérieur de logiques pharmaceutiques qui n’ont jamais été construites autour de moi.
Cette phrase paraît cruelle, mais elle est peut-être plus proche du réel que beaucoup de récits lyriques sur la transition. Mon corps n’est pas directement transformé par une féminité abstraite, mais lentement ajusté par une forme pharmaceutique que l’on peut presser, calculer, renouveler, prescrire. Les 0,75 mg ne savent pas qui je suis. Ils ne savent pas ce que je vois dans le miroir, ni comment je tire mes vêtements, comment j’attends le poids de ma poitrine, comment je calcule les changements des lignes de mon visage. Ils entrent simplement dans le sang, se lient à des récepteurs, modifient les réponses des tissus. Pourtant, c’est précisément cette précision impersonnelle qui leur permet de participer à une transformation profondément personnelle de la vie.
C’est cela, l’étrangeté de l’hormone. Elle ne s’intéresse pas à mon récit, mais elle modifie les conditions de mon récit. Elle n’est pas l’identité elle-même, mais elle modifie la manière dont l’identité peut être portée par le corps. Elle ne réglera pas à ma place le prénom, la voix, les papiers, la classe sociale, le désir, le regard ou l’amour. Elle ne garantit même pas une vie plus sûre. Mais elle modifie le socle corporel : la texture de la peau, la répartition des graisses, l’attente dans la poitrine, les variations de l’humeur, la qualité du sommeil, l’orientation du désir, la vitesse à laquelle une image apparaît dans le miroir. Elle n’annonce rien ; elle pousse simplement le corps, jour après jour, légèrement hors de sa trajectoire ancienne.
Dans Testo Junkie, Paul B. Preciado écrit la testostérone comme une technologie pharmacopolitique, et non comme une simple substance médicale. L’hormone traverse chez lui le corps, le capital, le genre, la technologie, le désir et les médias, devenant l’un des opérateurs de la production du sujet moderne. Pour moi, l’estradiol ne peut pas non plus être compris comme une simple substance qui « m’aide à me féminiser ». C’est une micro- infrastructure, une industrie mondiale rendue temporairement absorbable par ma peau. Il apparaît sous la forme d’un gel, mais derrière lui se tiennent des plantes, de la chimie, des usines, des standards de dosage, des prescriptions, des sites de production, des autorisations de mise sur le marché et un langage médical. Avant d’entrer dans le corps, il est déjà entré dans la politique.
Cela ne signifie pas que je voudrais faire de l’estradiol une machine conspirationnelle. Ce serait trop simple. L’industrie pharmaceutique n’est pas un ennemi placé simplement à l’extérieur du corps. Sans la pharmacie moderne, je ne pourrais pas appuyer chaque jour sur cette pompe. Sans usines, contrôles qualité, synthèse chimique, standards internationaux et institutions médicales, je ne pourrais pas modifier mon corps de cette manière relativement stable, peu douloureuse, durable. Le capital, la technique et la médecine ne font pas que m’opprimer ; ils me donnent aussi des outils de survie. Le problème est précisément que je ne peux pas les refuser simplement, parce que j’en ai besoin ; mais je ne peux pas non plus les célébrer naïvement, parce qu’ils transforment l’habitabilité de la vie en dosage, en numéro de lot, en prix, en ordonnance et en régulation.
Le gel devient ainsi une technologie corporelle très contemporaine. Il ne coupe pas le corps comme une chirurgie, il ne laisse pas de sensation d’intrusion comme une injection. C’est une action de surface qui agit à l’intérieur. Il ne produit presque aucune douleur, aucun basculement spectaculaire. Il exige seulement une répétition quotidienne : presser, étaler, attendre, ne pas toucher immédiatement quelqu’un, laisser la peau sécher, laisser la molécule entrer. Les documents officiels d’EstroGel mentionnent aussi, parmi les ingrédients inactifs, l’eau purifiée, l’alcool, la triéthanolamine et le carbomère 974P ; autrement dit, ce que j’applique sur ma peau n’est pas seulement de l’estradiol, mais un environnement chimique conçu pour stabiliser la molécule, la déployer, la maintenir à la surface et lui permettre de traverser la peau.
Ce détail me paraît extrêmement juste : pendant que mon corps absorbe l’hormone, il devient aussi provisoirement une surface gouvernée par des excipients, un solvant, une vitesse d’évaporation et un temps de contact. La peau n’est pas une limite. La peau est une circulation.
Cela rend l’intimité de la transition plus complexe. Je croyais simplement traiter mon corps dans la salle de bain. En réalité, pendant cette heure-là, ma peau porte un ordre moléculaire invisible. Elle ne peut pas immédiatement embrasser, ne peut pas frotter librement, ne peut pas se donner aussitôt à un autre corps. Le monde entre en moi par le médicament, et je dois aussi réapprendre le temps de mon contact avec le monde. La surface du corps est réorganisée par une éthique moléculaire invisible.
Je ne veux pas dire que l’estradiol me « fait devenir femme ». Cette phrase va trop vite, comme une conclusion déjà préparée. L’estradiol ne produit pas un sujet féminin complet. Il ouvre seulement une possibilité dans le corps, redistribue certains tissus, rend certaines sensations plus accessibles, commence à desserrer un espace corporel qui était jusque-là difficile à habiter. Il n’est pas une réponse, mais une condition. Pas un terme, mais un médium. Il ne prouve pas qui je suis ; il modifie la manière dont je peux être portée par mon propre corps.
C’est précisément pour cela que l’estradiol ne peut pas être écrit seulement comme une substance médicale. Il est une substance géographique. Il met mon corps en relation avec l’igname mexicaine, les phytostérols, la production chimique, les standards pharmaceutiques, un site de fabrication en Belgique, la régulation européenne du médicament, la base française des médicaments, le langage de l’ordonnance, l’absorption cutanée et les valeurs sanguines. Il replace une transition apparemment intime dans une circulation matérielle du monde. Mon corps ne change pas hors du monde ; il change par le monde.
Si je devais dessiner une carte de cette molécule, elle ne devrait pas seulement indiquer des pays, des villes, des routes maritimes ou des adresses d’usines. Ce serait trop proche de la logistique, trop proche d’un monde déjà compris par l’administration. La carte qui lui appartiendrait vraiment devrait inscrire d’autres éléments : diosgénine, phytostérols, API, GMP, 17β-estradiol, 0,06 %, pompe, numéro de lot, peau, évaporation de l’alcool, sang, miroir, graisse, poitrine, ordonnance, attente, regard social. Ce ne serait pas une carte géographique au sens traditionnel, mais une carte corporelle du monde. Elle ne décrirait pas comment une marchandise arrive jusqu’à moi, mais comment le monde entre en moi à l’échelle moléculaire.
La pensée de Doreen Massey sur l’espace devient ici concrète : l’espace n’est pas un contenant immobile, mais la simultanéité de trajectoires multiples. Mon corps n’est pas non plus un lieu fermé ; il est un point de croisement entre plusieurs trajectoires. La Chine et la France, la plante et l’usine, l’ordonnance et le désir, la norme pharmaceutique et la sensation de la peau, le langage médical et l’image dans le miroir s’y rencontrent. L’estradiol rend cette rencontre très petite, et très précise. La mondialisation n’est plus seulement un mot immense appartenant aux ports, au commerce et aux marchés du capital. Elle devient une couche de gel transparent, déposée sur l’intérieur de mes cuisses et sur la peau de mes bras.
Lorsque le gel sèche, il ne reste rien à la surface de la peau, comme lorsque les larmes sèchent.
C’est peut-être là ce qu’il y a de plus cruel, et de plus beau. Tous les systèmes lointains disparaissent. La plante disparaît, la réaction chimique disparaît, l’usine disparaît, le standard de qualité disparaît, la notice disparaît, l’ordonnance disparaît, le lieu de fabrication disparaît, la chaîne d’approvisionnement de l’API disparaît aussi. Tout cela se comprime en une trace humide et incolore, puis se retire de la surface. Mais rien n’a réellement disparu. Tout cela est simplement entré dans le sang.
J’ai longtemps cru que la transition était une affaire entre mon corps et moi. J’ai compris peu à peu qu’elle était aussi une affaire entre le monde et moi. Mon corps n’est pas un contenant attendant l’arrivée d’un vrai soi. Il est un lieu continuellement traversé. Des molécules, des langues, des lois, des prix, des plantes, des usines, des regards, des standards, des numéros de lot et des mémoires y laissent leurs traces. Ce que j’appelle rendre le corps habitable ne signifie pas que le corps reviendrait enfin à un intérieur pur. Au contraire, cela signifie que le corps reconnaît enfin qu’il a toujours été relié à l’extérieur.
Une molécule d’estradiol traverse le monde avant de traverser ma peau.
Et c’est dans cette traversée que mon corps commence, peu à peu, à redevenir un lieu où il est possible d’habiter.