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Chapitre

Devis pour un corps habitable

Politique de classe trans, corps féminin et néolibéralisme

Dans ce chapitre
  1. Politique de classe trans, corps féminin et néolibéralisme

J’ai compris pour la première fois que mon corps pouvait être découpé en prix lorsque j’ai reçu le devis de mon augmentation mammaire.

Ce n’était pas un document émotionnel. Il ne s’intéressait pas à la manière dont je percevais ma poitrine, ni au moment à partir duquel j’avais commencé à ne plus supporter cette surface plate à l’avant de mon corps, ni à la façon dont, devant le miroir, je tirais mes vêtements, abaissais mes épaules, ajustais ma posture pour rapprocher ma silhouette de celle d’une femme. Il traduisait simplement le corps dans une langue propre, administrative, presque innocente : implants, incision, anesthésie, bloc opératoire, soutien-gorge postopératoire, contrôle, reste à charge, modalités de paiement.

3300 + 700 euros. Possibilité de régler en trois chèques. La secrétaire du médecin m’a envoyé ce devis par mail, accompagné d’une phrase : À bientôt.

Cela m’a paru plus violent que je ne l’aurais imaginé. Non pas à cause du montant lui-même, mais parce qu’une chose extrêmement intime recevait soudain une forme commerciale. La poitrine n’était plus seulement ce volume souple que j’imaginais, ni la courbe absente sous les vêtements, ni la partie d’un corps de femme trans demandant au monde d’être reconnue. Elle devenait une opération que l’on peut chiffrer, signer, fractionner, programmer. Un fragment de corps trans entrait dans le rythme de paiement du marché médical.

Je sais bien qu’une opération coûte de l’argent. Les médecins, les infirmières, l’anesthésie, les matériaux, l’espace, le temps, la technique ne sortent pas de nulle part. Pourtant, en voyant ce devis, j’ai ressenti une étrange lucidité : mon corps entrait dans un régime économique. Il ne s’agissait pas simplement de « devenir davantage moi-même », mais d’être façonnée par un ensemble de prix, d’institutions, de ressources, de frontières de remboursement et de capacités de paiement. Pour la première fois, la possibilité du corps se présentait devant moi de manière aussi claire, sous la forme de l’euro.

Cela ne veut pas dire que ma transition pourrait être réduite à une consommation. Au contraire. C’est précisément parce qu’elle n’est pas une consommation ordinaire que le prix devient si cruel. Si je ne peux pas acheter un vêtement, je peux ne pas l’acheter. Si je ne peux pas acheter un sac, je peux y renoncer. Si un voyage est trop cher, je peux le repousser. Mais lorsqu’une partie du corps se trouve liée à l’habitabilité quotidienne, à la lisibilité sociale, au désir, au fait de pouvoir se toucher soi-même et à une certaine sécurité dans l’espace public, alors le « prix » n’est plus seulement un prix. Il devient une porte. Derrière cette porte, il n’y a pas du luxe, mais une vie avec moins de frottement.

J’ai commencé à comprendre que la transition n’est jamais le même trajet pour tout le monde. On la décrit souvent comme un processus identitaire, corporel, médical, ou comme une forme d’accomplissement de soi. Mais elle est aussi une trajectoire de ressources. Elle demande de l’argent, du temps, une capacité linguistique, des médecins, une assurance maladie, des sources d’information, des communautés, une position urbaine, une stabilité administrative, une période de récupération, des personnes capables de prendre soin de vous, une chambre après l’opération, quelques jours ou quelques semaines sans travailler, un espace sûr où le corps peut lentement gonfler, puis lentement se réparer.

La possibilité de transitionner ne dépend pas seulement du fait de savoir qui l’on est ; elle dépend aussi de la possibilité de payer ce que l’on est en train de devenir.

Cette phrase paraît froide. Elle est pourtant plus proche du réel.

Dans de nombreuses recherches sur l’accès aux soins trans, les coûts, l’assurance, la localisation géographique, les obstacles administratifs et le manque de connaissances des professionnels de santé reviennent constamment. Ces mots semblent appartenir à la neutralité des études de santé publique. Mais replacés dans un corps concret, ils signifient autre chose : certaines personnes peuvent prendre rendez-vous avec un médecin privé, d’autres doivent attendre ; certaines peuvent se rendre en Corée, en Thaïlande, en Belgique ou à Paris, d’autres ne trouvent même pas, dans leur propre ville, un médecin capable de comprendre les soins trans ; certaines peuvent comparer les techniques opératoires, les styles de chirurgiens, les types d’implants, tandis que d’autres doivent d’abord se demander si elles pourront payer leur loyer ce mois-ci.

La situation française est plus complexe que dans beaucoup d’autres pays. Elle n’est ni une utopie médicale parfaitement libre, ni un système entièrement marchandisé sur le modèle américain. Le système médical français m’offre certaines protections, mais aussi certains chemins. Mon THS, mes pharmacies, mes ordonnances, mes médecins, mes opérations se déroulent dans ce système. Mon corps n’est pas entièrement abandonné au marché. Il peut au moins être partiellement porté par certains documents, certains médecins, certains mécanismes de remboursement.

Mais une couverture institutionnelle ne signifie jamais que les corps accèdent également au soin. Même lorsqu’une personne possède une assurance maladie, elle doit encore savoir comment l’utiliser. Même lorsqu’elle possède une ordonnance, elle doit encore savoir où trouver un médecin. Même lorsqu’elle possède un médecin, elle doit encore évaluer si ce médecin comprend réellement les corps trans. Pour moi, cela est très concret : je ne suis pas une « patiente trans française » abstraite. Je suis une femme trans née en Chine, étudiant en France, communiquant avec les médecins en français, dépendant d’un titre de séjour étudiant et du système médical français. Mon corps doit passer simultanément par le langage médical, l’administration migratoire, la capacité linguistique et la capacité économique pour atteindre sa prochaine étape.

Ainsi, la classe n’est pas un arrière-plan extérieur à la transition. Elle entre déjà dans chacun de ses détails.

Qui sait quel médecin consulter ? Qui sait lire une ordonnance ? Qui peut remettre en question un dosage ? Qui peut changer de médecin ? Qui a le temps d’attendre ? Qui a l’argent pour faire des analyses sanguines, des soins de peau, une épilation laser, une opération ? Qui peut supporter une période postopératoire sans travailler ? Qui peut rester belle, propre, entourée, prise en charge avant et après une opération ? Qui peut faire apparaître sa transition comme un processus calme, et non comme une suite de bricolages, d’urgence et de fatigue ?

C’est une politique de classe trans dont on parle encore trop peu. Elle ne se joue pas seulement entre pauvreté et richesse, mais aussi entre les corps qui peuvent être relativement bien reçus par le système et ceux qui doivent sans cesse se sauver eux-mêmes.

Une femme trans dotée d’un capital économique peut acheter de la vitesse. Elle peut obtenir plus rapidement un rendez-vous médical, accéder plus vite à une opération, corriger plus facilement une partie du corps qui ne lui convient pas, passer plus rapidement d’un système médical à un autre. Une femme trans dotée d’un capital culturel peut acheter de la compréhension. Elle possède des capacités de recherche et des sources d’information. Elle sait ce que sont les règles d’assurance, quels médecins sont plus compétents, quelles techniques chirurgicales comportent moins de risques, comment lire des sites médicaux dans différentes langues, comment distinguer, entre les forums, les expériences communautaires et la littérature médicale, ce qui relève du témoignage, du conseil ou du savoir plus vérifiable. Une femme trans dotée d’un capital social peut acheter des chemins. Elle connaît des personnes déjà opérées, peut recevoir des recommandations de médecins, trouver une aide postopératoire, être accompagnée à l’hôpital.

À cela s’ajoute une forme de capital plus difficile à nommer : la capacité à être prise au sérieux. Elle tient à l’apparence, à la langue, à l’éducation, à la posture, aux vêtements, à l’allure sociale, mais aussi à la possibilité d’apparaître, devant les institutions, comme une personne « crédible », « présentable », « digne d’être accompagnée ». Ce n’est pas de l’argent, mais cela modifie la manière dont l’argent peut agir ; ce n’est pas une ressource médicale, mais cela influence la manière dont les médecins, les infirmières, les agents administratifs, l’école, les employeurs et les inconnus répondent à un corps.

Cela ne signifie pas que les femmes trans qui possèdent ces capitaux cessent d’être vulnérables. Au contraire, cela montre que la vulnérabilité elle-même est traversée par des divisions de classe. Certaines vulnérabilités sont vues, prises en charge, parfois même esthétisées ; d’autres sont perçues comme du désordre, de la confusion, un manque de professionnalisme, ou comme des existences dans lesquelles il ne vaut pas la peine d’investir.

L’analyse de Pierre Bourdieu sur les capitaux devient ici très concrète. Le corps n’entre pas naturellement dans le monde ; il porte toujours avec lui des ressources convertibles : l’argent, l’éducation, la langue, les réseaux sociaux, l’apparence, la posture, le goût, les connaissances médicales, la localisation géographique. Pour une femme trans, ces capitaux influencent la vitesse, la qualité, le risque et le degré de reconnaissance de la transformation corporelle.

Ainsi, ce que l’on appelle la « lisibilité corporelle » n’est plus seulement une question d’apparence. C’est un résultat socialement classé. Si un corps peut être plus facilement accueilli par le monde, ce n’est pas nécessairement parce qu’il serait plus « vrai » en lui- même, mais parce qu’il est soutenu par davantage de ressources : de meilleurs médecins, un traitement commencé plus tôt, des médicaments plus stables, un temps de récupération plus suffisant, un entraînement esthétique plus précis, un espace de vie plus sûr, moins d’angoisse économique.

En ce sens, il est difficile de critiquer légèrement la beauté lorsqu’il s’agit de femmes trans. De l’extérieur, il est facile de dire : ne te laisse pas prendre par les normes de beauté, ne réponds pas au regard masculin, ne sois pas obsédée par la chirurgie, ne transforme pas ton corps en objet de consommation. Ces phrases peuvent paraître moralement justes, mais elles oublient souvent une chose : certains corps ne se rapprochent pas de la beauté par vanité, mais pour réduire les risques.

Pour une femme cisgenre, la beauté peut être une forme de capital ; pour une femme trans, elle est souvent d’abord une condition de circulation sociale.

Cela ne signifie pas que la beauté serait une liberté. Au contraire, sa cruauté tient précisément au fait qu’elle peut à la fois me protéger et m’endetter.

Le devis de mon augmentation mammaire ne m’a pas seulement montré le prix d’une poitrine. Il m’a fait voir le destin plus général du corps féminin dans une société néolibérale. Le néolibéralisme ne gouverne pas toujours le corps par l’interdiction ; il le gouverne plus souvent par le choix. Il ne m’ordonne pas directement de devenir belle ; il présente la beauté comme une réalisation de soi. Il ne me dit pas directement que mon corps est insuffisant ; il propose continuellement des solutions d’optimisation. Il ne dit pas : tu es soumise à une structure ; il dit : tu peux investir en toi-même.

C’est là le piège le plus profond de la politique néolibérale du corps : elle transforme les pressions structurelles en responsabilités individuelles.

Si je ne suis pas assez belle, c’est que je ne me suis pas assez bien gérée. Si je ne suis pas assez jeune, c’est que je n’ai pas su prendre soin de moi à temps.

Si je ne suis pas assez raffinée, c’est que je manque de goût. Si je ne peux pas payer une opération, c’est que je ne gagne pas assez d’argent. Si je rencontre des obstacles dans le système médical, c’est que je n’ai pas trouvé les bonnes informations. Si mon corps n’est pas reconnu avec fluidité, c’est peut-être encore que je ne me suis pas suffisamment optimisée pour être lisible.

Dans cette logique, la société reconnaît rarement la pression qu’elle impose aux corps. Elle demande seulement aux corps de s’améliorer.

Le corps féminin se trouve ainsi organisé comme un chantier permanent. Il faut gérer la peau, le poids, l’âge, les émotions, la voix, la posture, le désir, les images. « Être soi-même » ressemble de plus en plus à « se gérer soi-même ». La confiance en soi ressemble de plus en plus à la capacité de se présenter comme un objet digne d’être aimé. Le self-care se rapproche lui aussi d’une consommation continue : soins de peau, médecine esthétique, sport, dents, cheveux, vêtements, parfum, photographies, image sur les réseaux sociaux.

Cela ne veut pas dire que ces pratiques seraient fausses. Les soins de peau peuvent être un plaisir réel, le maquillage peut être une création réelle, la chirurgie peut être une libération réelle, un beau vêtement peut réellement ramener quelqu’un dans son corps. Le problème n’est pas de savoir si ces désirs sont vrais ou faux. La question est plutôt : pourquoi ces désirs apparaissent-ils presque toujours sous la forme d’un choix individuel, alors que les structures qui les produisent restent si rarement visibles ?

Pour les femmes trans, cette logique devient plus tranchante. Elles ne sont pas seulement invitées à optimiser leur corps ; elles doivent aussi, par cette optimisation même, rendre leur genre croyable. Elles ne sont pas seulement tenues d’être belles ; elles doivent faire porter à la beauté une fonction d’explication sociale : expliquer qui elles sont, réduire l’hésitation d’autrui, diminuer la probabilité d’être interrompues, rendre leur existence moins immédiatement sommée de se justifier.

C’est ici que la transition et le néolibéralisme se rencontrent : le corps devient un projet, le genre devient un travail, la lisibilité devient un investissement, la sécurité devient un résultat de consommation.

Ma poitrine n’a pas encore été ouverte par la chirurgie qu’elle est déjà inscrite dans une logique d’investissement. Projection basse ou projection haute, implant rond ou anatomique, placement sous-musculaire ou sous-fascial, incision sous-mammaire ou axillaire : chaque choix n’est pas seulement un choix médical, mais aussi un calcul d’image corporelle future. Il concerne la manière dont je m’habillerai, dont je serai photographiée, dont je serai vue, dont je me confirmerai devant le miroir, dont je pourrai réduire une certaine dissonance corporelle dans l’espace public.

Je veux une poitrine. Cela est très réel. Mais cette poitrine est aussi produite par des fabricants d’implants.

Mesurée par un médecin. Inscrite sur un devis. Classée par les frontières du remboursement. Modelée par les vêtements. Amplifiée par les photographies. Lue socialement comme une partie de la crédibilité féminine. Utilisée par moi-même pour confirmer que le corps n’est enfin plus aussi vide.

Ainsi, ma poitrine n’est jamais seulement ma poitrine. Elle est un point de croisement : médecine, capital, genre, classe, image et sensation de soi s’y rencontrent.

À cet endroit, le régime pharmacopornographique analysé par Paul B. Preciado demeure particulièrement utile. Le corps n’existe pas d’abord naturellement, avant d’être ensuite influencé par les médicaments ou les images. Le corps moderne est lui-même produit par les médicaments, le capital, les technologies de genre, l’industrie visuelle et les dispositifs médicaux. Mon THS appartient à une politique pharmacologique ; mon augmentation mammaire appartient au capital chirurgical ; mes photographies appartiennent à une économie visuelle ; ma féminité appartient aussi au marché des corps. Ces dimensions ne sont pas séparées. Elles fabriquent ensemble la manière dont un corps de femme trans apparaît dans le monde contemporain.

Mais je ne veux pas non plus faire de ce chapitre une simple dénonciation du « capitalisme qui opprime les corps ». Ce serait trop facile, et trop vide. Car le capitalisme ne m’opprime pas seulement : il me fournit aussi des outils. Sans l’industrie pharmaceutique moderne, je n’aurais pas le gel d’estradiol que j’applique chaque jour. Sans les techniques médicales, il n’y aurait ni réduction de la pomme d’Adam, ni augmentation mammaire, ni laser, ni entraînement vocal, ni chirurgie de féminisation faciale. Sans les circulations globales, je ne pourrais peut-être pas comparer les chemins médicaux entre la France, la Corée, la Thaïlande, la Chine et d’autres pays européens. Sans l’industrie des images, je ne pourrais peut-être pas imaginer à l’avance comment mon visage et mon corps peuvent changer.

Le capital n’est pas un ennemi placé à l’extérieur du corps. Il est déjà entré dans le corps, au point de devenir l’une des conditions de ma possibilité de vivre.

C’est cela qui rend le problème plus complexe : je ne peux pas simplement refuser ces systèmes, parce que j’en ai besoin ; mais je ne peux pas non plus les célébrer naïvement, parce qu’ils transforment la possibilité de vivre en prix.

Pourquoi un corps plus habitable doit-il apparaître sous la forme d’un devis ?

Ce problème n’appartient pas seulement aux femmes trans. Les femmes cisgenres affrontent elles aussi la capitalisation du corps : anti-âge, minceur, soins de peau, coiffure, dents, vêtements, sport, médecine esthétique, maquillage, image sur les réseaux sociaux. Dans la modernité, le corps féminin est depuis longtemps sommé d’accomplir un travail esthétique. La différence est que les femmes trans exposent plus vite, et plus directement, la violence de ce mécanisme. Pour beaucoup d’entre elles, la gestion du corps ne sert pas seulement à accroître l’attractivité ; elle sert aussi à réduire la probabilité d’être mal lue, humiliée, agressée, rejetée.

Une femme cisgenre qui ne se maquille pas peut être jugée peu soignée. Une femme trans qui n’est pas assez féminine peut se voir retirer les conditions minimales d’être traitée comme une femme.

Il ne s’agit pas d’organiser une compétition de souffrance entre femmes trans et femmes cisgenres. Au contraire, cela montre que le corps féminin est lui-même traversé par des niveaux de pression différents. Les femmes ne constituent pas une position homogène. Les femmes blanches, asiatiques, noires, migrantes, pauvres, handicapées, trans, travailleuses du sexe, bourgeoises, artistes, entrent toutes différemment sur le marché du « corps féminin ». Elles ne paient pas le même prix. Elles ne possèdent pas le même capital corporel.

Pour moi, en tant que femme trans asiatique, née en Chine, vivant en France et en transition, le capital corporel ne relève pas seulement de la « beauté féminine ». Il porte aussi des imaginaires racialisés. Mon visage est lu comme un visage asiatique ; ma féminité peut être placée dans un certain cadre de désir de la « femme orientale » ; mon raffinement peut être mal lu comme de la docilité ; ma douceur peut être consommée comme une forme d’exotisme ; mon corps trans peut lui aussi être inscrit dans un imaginaire de spécialisation, d’érotisation ou de secret.

Mais ces problèmes n’annulent pas mon désir. Ils m’obligent seulement à reconnaître que mon désir ne se forme pas dans le vide.

Je ne peux évidemment pas prétendre être extérieure à ce mécanisme. Je veux faire une augmentation mammaire, faire une blépharoplastie, rendre ma peau plus ferme, rapprocher mon visage de l’image féminine que je désire. Je sais que ces désirs n’ont pas été inventés par moi seule. Ils viennent du miroir, du cinéma, de TikTok, de Xiaohongshu, de la médecine esthétique coréenne, de l’imaginaire de l’élégance française, des normes de raffinement féminin en Asie de l’Est, de l’anxiété autour de la lisibilité corporelle dans les communautés trans, de mon propre inconfort corporel ancien, mais aussi de ma sensibilité d’artiste à la forme.

Mais la question n’est pas de juger ces désirs comme vrais ou faux. Un désir façonné par le monde n’est pas pour autant un faux désir. Presque aucun désir corporel ne pousse naturellement depuis un intérieur pur. La question est plutôt : lorsque je cherche un corps plus habitable, dans quels marchés est-ce que j’entre en même temps ? Dans quelles normes ? Dans quelles dettes ? Dans quelles compétitions de classe ? Dans quelles politiques du genre ?

C’est peut-être l’aspect le plus difficile à penser du corps féminin néolibéral : il ne produit pas simplement de faux désirs. Plus souvent, il capture des désirs réels et les rend réalisables presque uniquement par la consommation, l’investissement, l’optimisation de soi et la responsabilité individuelle.

Je veux réellement ce corps. Mais je dois aussi payer pour ce corps. Je sens réellement que cette opération peut me rapprocher de moi-même. Mais elle transforme aussi ce rapprochement en une somme payable en plusieurs fois.

Parler de privilège dans un contexte trans est difficile, car les corps trans sont déjà exposés à de nombreux risques : humiliation, obstacles médicaux, ruptures familiales, discriminations au travail, violence, solitude, instabilité juridique. Mais reconnaître ces risques ne signifie pas nier les inégalités internes aux communautés trans. Certaines femmes trans disposent de privilèges de classe, de capital éducatif, de ressources urbaines, de capacités linguistiques, de ressources esthétiques, de chemins médicaux et d’une capacité de circulation internationale. D’autres affrontent la pauvreté, l’expulsion familiale, l’absence de papiers, la violence racialisée, le handicap, le chômage, l’impossibilité d’accéder à un THS stable, l’incapacité de payer une opération, et parfois la dépendance à des marchés souterrains de médicaments ou à des formes de travail à haut risque.

Dans Normal Life, Dean Spade critique une politique trans libérale qui se limite trop souvent à la reconnaissance juridique. Il nous invite à regarder plutôt comment la violence administrative, la pauvreté, l’incarcération, la santé, le logement et les systèmes d’aide sociale distribuent inégalement les chances de vivre. Cette pensée est essentielle pour mon mémoire. Car ma question ne devrait pas s’arrêter à : suis-je reconnue comme femme ? La question plus importante est : quels corps ont les conditions matérielles de cette reconnaissance ? Quels corps, même reconnus juridiquement, restent privés de soins, de logement, de travail, de médicaments et de sécurité ? Quels corps, faute de capitaux suffisants, sont maintenus aux marges de la lisibilité sociale ?

La différence de classe dans la transition ne signifie pas seulement que certaines personnes ont plus d’argent que d’autres. Elle signifie que les corps ne reçoivent pas tous du monde la même permission de changer.

Certaines peuvent transitionner avec élégance. D’autres doivent transitionner dans l’urgence. Certaines peuvent transformer la transition en projet esthétique. D’autres doivent en faire une stratégie de survie. Certaines peuvent attendre le meilleur médecin. D’autres doivent accepter la première personne qui accepte de prescrire. Certaines peuvent choisir une projection basse, une forme ronde, le lieu de l’incision, le soutien-gorge postopératoire. D’autres ne peuvent même pas obtenir des œstrogènes de manière stable. Certaines peuvent s’inquiéter de la beauté d’une cicatrice. D’autres doivent se demander si le médicament est faux. Certaines peuvent écrire leur corps dans un mémoire.

D’autres ne peuvent même pas amener leur corps à l’hôpital en sécurité.

Il ne s’agit pas de diminuer mon expérience, mais de la situer avec précision. Je ne suis pas le corps le plus dépourvu de ressources. C’est justement parce que je dispose de certaines ressources que je dois comprendre comment elles fonctionnent. Je peux obtenir une ordonnance en France, prendre rendez-vous pour une opération, discuter d’un type d’implant, envisager la médecine esthétique coréenne, écrire un mémoire en français, transformer mon expérience corporelle en recherche artistique. Ces possibilités ne relèvent pas seulement d’une capacité personnelle ; elles sont produites par la classe, l’éducation, la trajectoire migratoire, le capital linguistique et une certaine position institutionnelle.

Je ne critique pas le système depuis l’extérieur. J’en fais partie. Il m’opprime, mais il me protège aussi. Je le consomme, mais il me consomme également. Je l’utilise pour me rapprocher de moi-même, et j’apprends en même temps comment il me tarifie.

Si le devis d’augmentation mammaire convient si bien comme point de départ de ce chapitre, c’est précisément parce qu’il n’a rien de dramatique. Ce n’est qu’un document, un prix, une modalité de paiement. Mais il ramène à la surface économique les mots que l’on romantise si souvent dans la transition : devenir soi-même, identité corporelle, féminisation, réalisation de soi.

Il me demande :

Quel corps veux-tu ? Jusqu’où peux-tu payer ? En combien de fois ? Qui peut te garantir ? Qui prendra soin de toi ? Quelles parties de ton corps peuvent être reconnues par l’assurance maladie, et lesquelles doivent entrer sur le marché ? À quel moment ta souffrance est-elle considérée comme médicalement nécessaire, et à quel moment devient-elle un désir esthétique ? À quel moment ta féminité relève-t-elle de la santé, et à quel moment de la consommation ? Qui fixe le prix de ton habitabilité ?

Ce qu’il y a de plus cruel ici, c’est que l’État et le marché ne sont pas simplement opposés. L’État reconnaît parfois mon corps, mais seulement en partie ; le marché exploite parfois mon anxiété, mais il offre aussi une vitesse que l’État ne peut pas ou ne veut pas toujours fournir. L’assurance maladie peut prendre en charge certaines transformations considérées comme « nécessaires », tout en laissant à la consommation privée d’autres modifications qui sont pourtant, pour moi, tout aussi importantes. Mon corps se trouve alors divisé en plusieurs catégories : certaines parties relèvent du médical, d’autres de l’esthétique ; certaines douleurs peuvent être remboursées, d’autres seulement consommées ; certains changements sont compris comme des soins, d’autres comme des choix personnels.

Mais pour moi, ces frontières ne sont jamais parfaitement claires.

Ma pomme d’Adam est-elle une question médicale ou esthétique ? Ma poitrine est-elle une question d’identité ou de désir ? Ma blépharoplastie est-elle une question d’esthétique est-asiatique, de féminité, ou une technique sociale de lisibilité corporelle ? Mes soins de peau sont-ils de la vanité, ou une préparation face aux images et à l’espace public ? Mes vêtements sont-ils des ornements, ou une langue permettant au corps d’être moins mal lu ? Mon maquillage est-il une performance, ou un dispositif de réduction du frottement ?

Ces questions n’ont pas de réponse propre. C’est précisément pour cela qu’elles doivent entrer dans ce mémoire. Car le corps trans force à voir que les frontières entre nécessité médicale et consommation esthétique, entre choix libre et pression sociale, entre expression de soi et production marchande, n’ont jamais été stables.

Le capital corporel n’est pas une théorie abstraite. Il se produit au moment où je me tiens devant le miroir, regardant ma poitrine, mon visage, mon cou, mes yeux, ma taille, mes épaules, et où je commence à calculer. Il apparaît lorsque je me demande s’il faut ou non faire une opération, et que se mêlent dans ma tête le résultat chirurgical, l’état de mon compte bancaire, la douleur postopératoire, les images de moi, l’assurance maladie française, les prix coréens, un futur casting, mon image d’artiste et la possibilité d’une vie féminine.

Mon corps ne transitionne pas librement. Il cherche une forme vivable dans un monde inégal.

Je ne veux pas transformer ce processus en tragédie. La tragédie est trop complète, trop facilement émouvante, trop confortable pour le lecteur qui peut ensuite s’en éloigner. Je ne veux pas non plus en faire un récit de réussite : une femme trans qui, par l’effort, la chirurgie et l’investissement esthétique, deviendrait enfin belle, confiante, désirable. Ce serait tout aussi propre. La réalité est plus complexe : je veux réellement devenir belle, et je sais réellement que la beauté est un dispositif ; j’utilise le capital, et je suis aussi utilisée par lui ; je gagne de la force par l’investissement corporel, et je contracte en même temps une dette continue envers l’entretien du corps.

La beauté m’ouvre des portes, mais elle me présente toujours la facture.

Cette facture n’est pas seulement monétaire. Elle comprend le temps, la douleur, la convalescence, l’anxiété, la comparaison, l’autosurveillance, le classement des corps sur les réseaux sociaux, la peur de l’âge, la peur de l’irréversibilité des transformations corporelles, la peur de ne plus pouvoir continuer à investir en soi.

En ce sens, le devis d’augmentation mammaire n’est pas un document de consommation, mais un document politique. Il n’enregistre pas seulement le prix d’une paire d’implants ; il montre comment un corps, pour devenir plus habitable, doit négocier avec l’État, le marché, la médecine, les normes de genre et la responsabilité corporelle néolibérale. Il arrache ma transition au langage de l’identité pour la replacer dans une structure plus large : qui peut modifier son corps, qui peut payer cette modification, quelles modifications sont reconnues, lesquelles sont marchandisées, quels corps sont considérés comme dignes d’investissement, quels corps doivent attendre.

Ce que je veux écrire, au fond, ce n’est pas : « j’ai acheté une poitrine ». Ce n’est pas non plus : « par la chirurgie, je deviens une femme plus complète ». Ce serait plutôt : devant un devis, mon corps a vu pour la première fois avec une telle netteté comment le monde le façonne.

Le monde n’entre pas en moi de manière abstraite. Il entre dans ma peau sous la forme de 0,75 mg d’estradiol, retarde mon temps sous la forme d’une rupture de stock, traduit mon système endocrinien en données sanguines, imagine mes yeux à travers des tarifs en coréen, divise ma souffrance à travers les frontières du remboursement français, transforme ma poitrine en plan de paiement futur.

Voilà la politique de classe de ma transition.

Elle n’est pas un supplément à la politique de l’identité. Elle est la condition même par laquelle le corps peut advenir.

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