Chapitre
Le désir comme orientation
Vers un corps habitable
Dans ce chapitre
Si le corps administré est pris dans des dispositifs de reconnaissance, le corps appelé par le désir précède souvent ces dispositifs. Il ne naît pas seulement au moment où une institution accepte de le reconnaître. Il existe d’abord comme une orientation : une force encore informe, pas encore nommée, mais déjà capable de déplacer l’axe du corps.
Sara Ahmed emploie le concept d’orientation pour penser la manière dont les corps prennent direction dans le monde : vers quoi ils se tournent, ce qui devient atteignable pour eux, ce qui leur paraît proche, ou au contraire repoussé au loin. De ce point de vue, le désir n’est pas seulement un affect intérieur. Il n’est pas un secret enfermé dans le sujet, ni un contenu psychique attendant d’être traduit en étiquette identitaire. Le désir est une manière pour le corps de s’organiser dans l’espace. Il transforme notre relation aux objets, aux gestes, aux vêtements, aux miroirs, aux rues, au langage et aux regards. Il fait apparaître certains chemins, rend possibles certains mouvements, et rend soudain impraticables certaines habitudes corporelles qui semblaient auparavant naturelles.
Ainsi, le corps que je désire n’est pas une image fixe. Il ne s’agit pas simplement d’un corps féminin que je voudrais atteindre. Plus précisément, ce que je désire, c’est une autre manière d’habiter le corps : une manière par laquelle le corps ne serait plus seulement supporté, porté, administré, mais pourrait devenir le lieu même où la vie a lieu. Ce corps n’est pas une photographie déjà achevée, ni un modèle en attente de réalisation. Il ressemble davantage à une direction, encore non atteinte, mais déjà active dans sa capacité à m’entraîner.
Je n’ai pas commencé l’HRT à partir d’un récit clair. Ma transition de genre ne s’est pas déployée selon une ligne droite allant de l’enfance à l’âge adulte, comme si un moi féminin caché avait été conservé intact au fond du corps, attendant seulement le jour où il serait découvert, nommé, libéré. En réalité, peu de temps avant de commencer l’HRT, je ne pensais même pas vraiment que « je pouvais être une femme ». Cette possibilité ne se présentait pas à moi depuis le début sous une forme explicite. Elle ressemblait plutôt à une ouverture tardive : non pas une réponse, mais une fissure ; non pas un projet, mais une bifurcation apparue soudainement.
Mais avant cela, le malaise du corps existait depuis longtemps. Ce n’était pas une souffrance que j’aurais pu formuler clairement chaque jour, ni une haine spectaculaire de moi-même. C’était plus discret, plus quotidien, et donc plus difficile à expliquer aux autres. Depuis longtemps, j’avais le sentiment que mon corps ne m’appartenait pas entièrement. Non pas parce qu’il ne fonctionnait pas, ni parce qu’il présentait extérieurement une erreur visible. Au contraire, il était trop normal, trop utilisable, trop conforme à la place qui lui avait été assignée. C’est précisément cette normalité qui le rendait plus difficile à interroger.
J’avais souvent l’impression que mon corps et mon esprit étaient comme deux verres transparents, l’un emboîté dans l’autre. Leurs formes étaient proches ; vus de l’extérieur, ils semblaient donc pouvoir coïncider. Rien n’était brisé, aucune blessure évidente, aucun dysfonctionnement facilement désignable. Pourtant, entre les deux surfaces de verre subsistait toujours une mince couche d’air : presque invisible, mais suffisante pour empêcher une véritable adhérence. Plus j’essayais de les faire coïncider, plus je sentais cette distance faible mais persistante. Ce n’était pas une rupture, mais un décalage continu ; non pas un effondrement, mais une suffocation transparente.
Cette sensation est difficile à ranger dans un mot déjà disponible. On pourrait bien sûr parler de dysphorie, mais ce terme entraîne trop vite l’expérience vers un vocabulaire médical et diagnostique. Pour moi, il serait peut-être plus juste de dire : mon corps n’était pas encore habitable. Il était là, il me portait, il me représentait, il était identifié par les autres comme étant moi ; mais je ne pouvais pas m’y installer entièrement. Il ressemblait à une chambre assignée à une mauvaise adresse, avec mon nom inscrit sur la porte, alors que je n’avais jamais le sentiment d’y habiter autrement que provisoirement.
C’est en ce sens que l’HRT n’a pas été pour moi la preuve d’une vérité identitaire. Ce n’était pas un « moi » déjà achevé trouvant enfin un moyen médical de se manifester. Au contraire, elle a plutôt été une réorientation intuitive. On pourrait même dire qu’elle portait en elle une part d’accident. Je n’ai pas commencé parce que je savais parfaitement où j’allais. Je sentais seulement, de plus en plus clairement, que je ne pouvais plus continuer à habiter ce corps de la même manière.
Cette phrase est importante pour moi : non pas « je déteste ce corps », non pas « je veux abandonner ce corps », mais — je ne peux plus continuer à l’habiter de cette manière. La question n’est pas de nier le corps, mais de modifier la relation entre le corps et la vie. Si l’HRT est devenue une décision, ce n’est pas parce qu’elle me promettait un terme prédéfini, mais parce qu’elle ouvrait une plasticité. Elle m’a fait comprendre, peut-être pour la première fois, que le corps n’était pas un territoire attribué une fois pour toutes à la naissance. Il pouvait être remodelé, ressenti autrement, réorganisé. Il pouvait devenir un lieu en cours d’événement.
Mais je ne peux pas non plus comprendre ce commencement comme un simple événement intérieur. Pourquoi cette pensée est-elle apparue en France ? Pourquoi est-ce après avoir quitté la Chine, après avoir quitté la structure familiale, l’environnement linguistique et les relations sociales qui étaient les miens, qu’elle est soudain devenue imaginable ? Si le désir est une orientation, alors la géographie participe elle aussi à la formation de cette orientation. Ma transition de genre n’a pas eu lieu à l’intérieur d’un corps abstrait, mais dans un corps déjà migré.
Quitter la Chine ne signifie pas entrer dans un espace de liberté pure. La France possède elle aussi son système administratif, ses seuils médicaux, ses regards sociaux, ses structures de racialisation et l’instabilité de ses approvisionnements pharmaceutiques. Mais la migration modifie la distribution des contraintes. En Chine, mon corps était placé dans une mémoire sociale continue : la famille, les proches, l’école, le lieu de naissance, les appellations dans la langue, le genre inscrit sur les papiers d’identité, la mémoire que les autres avaient de « l’ancien moi ». Ces relations ne prennent pas toujours la forme de la violence. Parfois, elles sont simplement trop familières, trop stables, trop continues, et rendent ainsi très difficile tout déplacement du corps.
En France, je n’ai pas véritablement acquis une liberté transparente ; je suis plutôt devenue transparente dans un autre sens. En tant qu’étrangère, mon passé n’était pas connu de tous. Mon corps n’était plus constamment ramené à une image d’enfance, à un nom familial, à une position sociale déjà confirmée. J’étais instable : linguistiquement, je n’appartenais pas entièrement à ce lieu ; administrativement, je devais sans cesse prouver mon existence ; affectivement, je ne possédais pas vraiment de « chez moi ». Mais c’est précisément cette instabilité qui a produit une fente. Parce que je n’appartenais pas entièrement à ici, je n’avais pas non plus à me soumettre entièrement à la manière dont ici me connaissait ; parce que j’avais quitté là-bas, je n’étais plus constamment fixée par la mémoire que là-bas gardait de moi.
Cet état n’était pas une libération, mais une suspension. Mon corps semblait placé entre deux pays, entre deux langues, entre deux systèmes de relations sociales. Il avait perdu ses anciens points d’ancrage sans encore acquérir une nouvelle appartenance. Peut-être est-ce dans cette suspension que la transition a cessé, pour la première fois, d’être un mot lointain, pour devenir une direction susceptible d’être essayée. Non pas parce que j’aurais soudain su qui j’étais, mais parce que je me trouvais enfin dans un lieu où personne ne savait entièrement qui j’étais.
Cela m’a fait comprendre que la migration géographique n’est pas l’arrière-plan de la transition, mais l’une de ses variables. Elle modifie la manière dont le corps est regardé, les attentes auxquelles il doit répondre, les relations entre le nom, la voix, les vêtements, les médicaments et les documents administratifs. La possibilité pour un corps de commencer à changer ne dépend pas seulement de la volonté intérieure du sujet ; elle dépend aussi du lieu où ce corps est placé, de ceux qui s’en souviennent, des institutions qui l’administrent, et des espaces où il peut obtenir une forme provisoire d’intraçabilité.
Ainsi, « ne pas être chez soi » ne relève pas seulement de l’exil ou de la solitude. Cela peut aussi devenir une condition de plasticité. Le foyer signifie la protection, mais aussi la reconnaissance continue ; le pays signifie l’appartenance, mais aussi les archives, les normes et le regard social familial. En quittant ces structures familières, je ne suis pas devenue un sujet sans poids. Au contraire, je suis entrée dans une autre forme de vulnérabilité. Mais cette vulnérabilité était aussi une ouverture : elle m’a permis, dans un corps situé ailleurs, d’imaginer un corps autre que celui du passé.
Cette expérience n’est pas isolée. Les corps trans ne commencent pas toujours leur transition dans un espace purement privé ; ils cherchent souvent des interstices entre les systèmes médicaux, les structures familiales, les environnements linguistiques, les conditions de classe, les trajectoires migratoires et les frontières nationales. Pour beaucoup de personnes, accéder à l’HRT n’est jamais seulement une question de désir. Il s’agit aussi de pouvoir accéder à l’information, obtenir une ordonnance, être cru par un médecin, assumer les coûts, trouver une source fiable de médicaments, et supporter les conséquences au sein de la famille ou des relations sociales. Le désir n’apparaît pas dans le vide. Il doit traverser les institutions, la géographie, et les chaînes d’approvisionnement.
Dans le contexte chinois, cela devient particulièrement visible. Les expériences d’HRT de nombreuses personnes trans y sont instables : certaines, faute d’obtenir une attestation psychiatrique ou d’entrer dans un parcours médical systématique, dépendent de communautés en ligne, de circuits informels, de médicaments achetés au marché noir ou de réseaux d’entraide. L’accès aux médicaments, les informations sur les dosages, le suivi corporel, les analyses sanguines et l’accompagnement médical peuvent tous se trouver dans un état de discontinuité. La transformation du corps se trouve alors confiée à des stocks fragmentaires, à des informations incertaines et à des formes d’entraide précaires. Pour ces corps, la transition n’est pas une route reconnue et accompagnée par l’institution, mais une pratique qui consiste à maintenir une direction dans les fissures mêmes du système.
Cela me permet aussi de relire ma propre position, lorsque j’ai commencé l’HRT en France. Je n’étais pas dans un lieu parfaitement sûr, parfaitement légal, parfaitement stable. Les pharmacies françaises connaissent elles aussi les ruptures de stock, les ordonnances expirent, les médecins ont leurs propres jugements, et le système administratif continue d’exiger que le corps soit classé, enregistré, prouvé. Mais par rapport aux relations sociales dans lesquelles j’étais située auparavant, la France m’a offert une autre distance : non pas une liberté absolue, mais une distance par rapport au réseau relationnel qui me fixait. C’est cette distance qui a rendu certaines choses, auparavant inimaginables, susceptibles d’être tentées.
De ce point de vue, la migration n’est pas le décor extérieur de la transition, mais une force qui participe à la production du corps. Elle peut ouvrir des possibilités, mais aussi produire de nouvelles vulnérabilités. Le corps d’une personne trans migrante peut obtenir davantage d’espace d’action en quittant la famille et les milieux de connaissance ; il peut aussi devenir plus fragile à cause de la langue, du statut administratif, du séjour, de l’économie et du système médical. Il peut être momentanément recouvert par l’identité d’« étrangère », et ainsi ne pas être immédiatement soumis aux mêmes mécanismes de rappel à l’ordre du genre ; il peut aussi, pour cette même raison, être racialisé, marginalisé, administré. La migration ne supprime pas le pouvoir : elle redistribue les chemins par lesquels le pouvoir atteint le corps.
C’est exactement là que se situe mon corps : ni entièrement libéré, ni encore fixé de la même manière qu’avant. Il est suspendu entre la Chine et la France, entre le chinois et le français, entre l’ancien nom et le nouveau nom, entre le fait d’être rappelé et celui de ne plus l’être.
Cette suspension n’est pas un lieu stable, mais elle est devenue l’une des conditions de commencement de la transition. Après avoir perdu ses anciens repères, mon corps n’a pas immédiatement trouvé une nouvelle appartenance ; mais il a obtenu un intervalle rare, dans lequel il pouvait commencer à participer à sa propre réorganisation.
C’est dans cet intervalle que l’œstradiol est entré dans ma vie. Il est bien sûr une molécule, une ordonnance, un gel, un dosage, une valeur dans une analyse sanguine, et parfois une ligne interrompue dans le système de stock d’une pharmacie. Mais il est aussi une hypothèse. Il pose une question au corps : si la matière peut être redistribuée, la vie peut-elle elle aussi être réagencée ? Si la peau, la graisse, la température, les émotions, le sommeil, le désir, les postures peuvent lentement se déplacer, le sujet doit-il rester fixé dans sa forme ancienne ?
Ce changement n’est pas toujours grandiose, ni toujours visible. Il se produit davantage à un niveau lent, presque microscopique. Le temps du corps s’étire. La transformation n’apparaît pas comme un événement, mais comme une sédimentation : une texture de peau légèrement différente, un poids qui se redistribue, des variations émotionnelles nouvelles, une manière modifiée de rester devant le miroir, une perception autre de sa silhouette lorsqu’on traverse la ville. L’HRT ne pousse pas seulement le corps vers une image de genre ; elle modifie la distance entre le corps et lui-même.
À cet endroit, l’écriture de Paul B. Preciado sur les hormones est importante pour moi. L’hormone n’est pas seulement une substance médicale ; elle est aussi une technologie politique, un mécanisme moléculaire qui pénètre la production du sujet. Le corps n’est plus seulement l’objet de l’institution, ni le contenant d’une identité ; il devient le champ de croisement entre les médicaments, le capital, la médecine, le désir et l’auto-expérimentation. L’œstradiol n’est jamais purement privé ; il n’est jamais seulement « mon choix ». Il passe par l’industrie pharmaceutique, l’ordonnance, les médecins, les pharmacies, l’assurance maladie, les chaînes d’approvisionnement transnationales et les normes de genre avant d’atteindre ma peau. Son trajet jusqu’à mon corps a déjà traversé la politique et la géographie.
Mais je ne veux pas écrire l’HRT comme un simple récit de libération. Ce n’est pas une ligne droite allant de l’oppression à la liberté, ni un passage d’un corps faux vers un corps vrai. Un tel récit est trop propre, trop complet, trop proche de ce que les institutions sont prêtes à entendre. Il suppose qu’un vrai corps aurait existé depuis toujours, seulement recouvert ; il suppose que la tâche de la transition serait de le rendre visible. Mon expérience n’est pas celle-là. Pour moi, la question n’est pas de révéler une vérité déjà constituée, mais de produire des conditions matérielles, sociales, géographiques et poétiques permettant à un corps de devenir habitable.
Un « corps habitable » ne signifie pas un corps confortable, ni un corps entièrement confirmé. Ce n’est pas un corps sans contradictions, sans risques, sans pressions extérieures. Au contraire, il continue d’être regardé, mal lu, classé administrativement, suivi médicalement, investi par des désirs, entouré de violences ou de fantasmes. Mais il commence à ne plus être seulement une enveloppe que je transporte. Il devient un espace que je peux réagencer depuis l’intérieur.
C’est pourquoi la transition ne peut pas être comprise uniquement comme un changement d’identité. Elle ressemble davantage à une série de réorientations minuscules. Choisir un médicament, presser une dose de gel, attendre que la peau l’absorbe ; entrer dans une pharmacie, faire face à la voix douce ou froide d’une pharmacienne ; corriger un prénom dans un formulaire ; se reconnaître dans un miroir tout en doutant de soi ; ajuster la position d’un vêtement ; apprendre une nouvelle manière de s’asseoir ; répondre au regard d’un homme, ou en éviter un autre ; sentir son corps devenir soudain visible dans la rue. Ces gestes ne sont pas les éléments secondaires de la transition. Ils en constituent la matière même.
Depuis Ahmed, le corps ne préexiste pas simplement avant d’entrer dans l’espace. Il prend forme dans la manière dont il s’oriente vers le monde. Nous nous tournons de manière répétée vers certains objets, nous adoptons certaines postures, nous empruntons certains chemins ; ainsi, le corps acquiert progressivement une forme. Le genre n’est pas non plus quelque chose qui s’exprime purement depuis l’intérieur. Il se produit entre l’atteignable et l’inatteignable, entre le proche et le lointain, entre l’habitude et la déviation.
Ainsi, le désir n’est pas une carte complète précédant la transition. Il n’est pas une instruction claire qui me dirait d’où partir, par où passer, et où arriver. Il ressemble plutôt à une aiguille légèrement déviée. Au début, il n’est même pas stable. Il peut être extrêmement précis dans certaines sensations, et totalement confus dans d’autres. Il peut dire avec certitude : « ici, il n’est plus possible de continuer », sans pouvoir immédiatement nommer ce qu’est « là-bas ». Il est d’abord un sens de la direction, avant d’être une destination.
Cela me fait penser à la dérive. Non pas comme posture romantique de flânerie, mais comme une manière pour le corps et l’espace de s’éprouver ensemble. La transition, pour moi, n’est pas un chantier architectural au sens d’un plan préétabli : il n’y a pas de dessin complet, pas de modèle final, pas de progression entièrement maîtrisable. Elle ressemble plutôt au fait de se déplacer dans une ville inconnue : se tromper de chemin, revenir, s’arrêter, être attirée par un détail, découvrir soudain une ruelle, comprendre autrement sa propre position. Le corps se reconnaît à travers ces déplacements. Il n’est pas dessiné d’avance ; il apparaît peu à peu dans les écarts.
Cette apparition ne signifie pas qu’une vérité remonte à la surface. Elle relève plutôt d’une génération. Le corps n’est pas découvert, il est composé. Il est composé de molécules, mais aussi de postures ; de documents administratifs, mais aussi de vêtements et de miroirs ; des stocks d’une pharmacie, mais aussi des regards dans la rue ; des noms dans la langue, mais aussi des hésitations dans le silence ; d’un lieu de naissance, d’un passeport, d’une carte de séjour et de circulations pharmaceutiques transfrontalières. Il est matériel et social ; politique et poétique ; corporel et géographique.
Je ne veux donc pas dire : « J’ai commencé l’HRT parce que j’ai enfin su qui j’étais. » Cette phrase est trop simple, trop fermée. Il serait plus juste de dire que j’ai commencé l’HRT parce que j’ai commencé à comprendre que l’identité n’est pas un noyau attendant d’être découvert, mais un ensemble de conditions à vivre. Mon corps n’est pas une énigme à résoudre, mais un lieu ; non pas une réponse déjà achevée, mais une habitabilité en cours de construction.
Je ne veux pas non plus dire : « Je suis venue en France, donc j’ai obtenu la liberté. » Ce serait tout aussi simple. Il serait plus juste de dire qu’après mon arrivée en France, certaines relations qui me fixaient auparavant se sont desserrées, tandis que de nouvelles institutions, une autre langue et d’autres regards sociaux m’ont entourée autrement. C’est entre ce desserrement et cet encerclement que mon corps a commencé à obtenir une nouvelle direction. La migration géographique ne m’a pas conduite dans un lieu sans pouvoir ; elle a modifié la distance entre le pouvoir et mon corps.
Ce que je désire n’est pas non plus seulement la proposition abstraite de « devenir femme ». Cette formulation est importante, bien sûr, mais elle ne suffit pas à décrire la complexité de l’expérience. Ce que je désire, c’est une nouvelle relation entre le corps et le monde : une relation dans laquelle je n’aurais plus à me retirer constamment de moi-même ; une relation capable d’établir une certaine continuité entre la peau, la voix, les postures, la ville, la langue et le regard des autres. Ce que je désire n’est pas un corps féminin parfait, mais un corps que je n’aurais plus sans cesse à quitter.
Ainsi, le désir comme orientation ne pousse pas le corps vers un terme fixe. Il le fait tourner, le fait dévier de la trajectoire qui lui avait été assignée, lui fait chercher une nouvelle gravité. L’HRT est l’une des entrées de cette orientation ; la migration est l’une des conditions géographiques qui rend cette entrée visible. Toutes deux sont extrêmement concrètes : l’une se produit au niveau moléculaire, l’autre au niveau spatial ; l’une modifie la composition matérielle du corps, l’autre modifie la distance entre le corps et la mémoire sociale. Ensemble, elles permettent à un corps autrefois trop transparent, trop normal, mais inhabitable, de devenir progressivement un lieu qui peut être renommé, retouché, réagencé.
Peut-être que la transition commence véritablement non pas au moment où une identité est prononcée, mais au moment où le corps cesse d’être compris comme un destin. Non pas : « je suis enfin devenue moi-même », mais : je peux enfin commencer à participer à la manière dont mon corps devient. Ce devenir n’a rien de purement intérieur. Il a besoin de médicaments, de passages institutionnels, mais aussi de déviations par rapport à l’institution ; il a besoin de langage, mais aussi de sensations au-delà du langage ; il a besoin de villes, de miroirs, de vêtements, de relations intimes, de documents administratifs et de pratiques artistiques.
En ce sens, le désir n’est pas un ornement privé de l’intériorité. Il est une force spatiale. Il réorganise le visible et l’invisible, le proche et le lointain, le possible et l’impossible. Il déplace légèrement le corps hors de la place qui lui avait été assignée, de sorte qu’il ne soit plus seulement l’objet d’une institution, d’une famille, d’un acte de naissance ou d’un dossier médical, mais un champ encore en construction.
Je n’ai pas commencé l’HRT pour atteindre un vrai corps qui aurait préexisté. Je l’ai commencée pour que le corps retrouve une direction. Cette direction n’est pas toujours claire, mais elle a réellement modifié la distance entre le monde et moi. Elle m’a fait comprendre que la transition n’est pas le passage d’une identité à une autre, mais le processus par lequel un corps acquiert peu à peu son habitabilité.
Et ce processus est précisément ce que ma pratique artistique et mon écriture tentent d’approcher : comment le corps est prescrit par les institutions, et comment il est réorienté par le désir ; comment il traverse les médicaments, la géographie, la langue, la politique et les regards ; comment il cesse d’être seulement un objet à reconnaître, pour devenir un espace en train de produire sa propre forme.