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Chapitre

La pharmacie comme frontière

Rupture de stock et géographie hormonale

Dans ce chapitre
  1. Rupture de stock et géographie hormonale

La croix verte de la pharmacie clignote sans fin, comme si elle me faisait de l’œil : Bienvenue, nous avons tout — sauf ce que tu cherches.

La pharmacienne me sourit et fait pivoter l’écran vers moi. S’y affiche la phrase de rupture la plus douce de France : rupture de stock.

— Revenez la semaine prochaine ? demande-t-elle.

Je hoche la tête, comme après un rendez-vous annulé par un homme marié.

Aujourd’hui, le vent est doux à Aix. Si l’on respire bien, on y trouve peut-être le sel de Marseille et la lavande de saison. Toute la Provence pourrait parfumer le monde, et pourtant elle ne parvient pas à extraire un gramme d’estradiol pour mon corps. Je deviens alors, provisoirement, un port en attente d’accostage : la digue, c’est l’ordonnance ; la douane, c’est l’assurance maladie ; le système logistique reste bloqué sur : en cours de traitement.

Elle me dit : c’est en route.

En route est peut-être le mensonge le plus poétique de la logistique contemporaine. Il donne à l’amour et au transport frigorifique le même temps verbal : celui de ce qui manque toujours d’un pas.

Je commence à imaginer le trajet de ce flacon de gel. Il a peut-être contourné un port en grève, évité une répartition algorithmique des quotas, voyagé avec une caisse de dentifrice, quelques antibiotiques, des antalgiques, puis été rangé dans un entrepôt près de Marseille. Minéraux, plantes, brevets, règlements, molécules : tout cela fait la queue à la frontière de mon sang comme des voyageurs munis de passeports différents. Ma cage thoracique est polie, mais elle ne garantit pas l’entrée à tout le monde.

Dans le système, j’aperçois une géographie presque comique : Paris décide, Marseille expédie, Aix me dit de revenir la semaine prochaine.

La géométrie du pouvoir descend alors sur mon corps d’une manière extrêmement concrète. Je ne suis pas simplement « née comme ça ». Je ne suis pas non plus seulement en train de « devenir moi-même ». Je suis modelée par retardement : par les doses de sécurité, les normes médicales, les stocks pharmaceutiques, l’amour, la logistique et les hormones.

Chaque rupture d’approvisionnement ouvre un nouveau ticket dans le logiciel de mes affects. Chaque attente repousse de sept jours la question de savoir qui je suis. Sept jours : Dieu a eu le temps de créer le monde, puis probablement de finir un café.

Je replie mon ordonnance comme un petit bateau et la glisse dans mon sac. Sur le chemin du retour, je me dis que mon corps n’est pas un flacon vide de L’Oréal à recharger. C’est un relief traversé par le monde. Ce qui manque aujourd’hui, ce n’est pas seulement de la « féminisation » ; c’est une chaîne d’approvisionnement décentralisée. Ce qui manque, ce n’est pas seulement un gel ; c’est une politique capable de laisser les molécules passer la frontière.

Mais pourquoi est-ce que j’attends ainsi ?

Attendre, attendre, attendre que l’œstrogène entre dans mon sang. Est-ce que j’attends un médicament, ou est-ce que j’attends que mon corps retrouve le droit d’être aimé ?

En août 2025, au cœur d’une nuit d’été, je presse comme d’habitude trois doses de gel d’estradiol et les étale soigneusement sur mes bras et l’intérieur de mes cuisses. Ce geste n’appartient plus seulement à un traitement. Il dit à la peau : même quand le produit manque, il faut continuer à vivre.

La semaine prochaine, je retournerai à la pharmacie à l’heure prévue. Je continuerai à jouer le rôle d’une bonne maîtresse.

⸻ La pharmacie est un espace étrange. Elle appartient à la vie quotidienne, mais elle concentre une densité politique rarement visible. On y entre pour acheter un médicament, une crème, un pansement, un traitement. On y entre avec une ordonnance, une douleur, une inquiétude, un espoir. Très vite, on découvre que le corps dépend d’un réseau matériel qui le dépasse : production industrielle, distribution, disponibilité locale, protocoles médicaux, décisions économiques.

La pharmacie paraît petite : un comptoir, des étagères, une pharmacienne, une zone d’attente, une croix verte. Pourtant, elle est reliée à un système immense. L’accès au médicament ne dépend pas seulement de la volonté d’un médecin, ni de ma capacité à payer. Il dépend des laboratoires, des grossistes-répartiteurs, de la régulation nationale, des codes de remboursement, des logiciels de stock, et d’une personne que je ne rencontrerai jamais, quelque part dans la chaîne logistique, qui décidera de la priorité d’un carton.

En France, la rupture de stock n’est pas un événement marginal. L’ANSM indique que les ruptures ou risques de rupture des médicaments d’intérêt thérapeutique majeur sont déclarés par les laboratoires, et que son action porte notamment sur la gestion de ces tensions, parce qu’elles peuvent créer un risque de santé publique. La DREES a publié en mars 2025 une étude montrant que les ruptures déclarées par les industriels ont fortement augmenté en 2021 et 2022, avec un pic à l’hiver 2022-2023 : environ 800 présentations étaient alors simultanément en rupture de stock. Au même pic, environ huit millions de boîtes de médicaments d’intérêt thérapeutique majeur auraient manqué chaque mois, soit entre 6,5 % et 10 % du volume total du marché concerné.

Ces chiffres déplacent la phrase rupture de stock. Elle n’est plus seulement une petite contrariété au comptoir. Elle devient le point de contact entre un phénomène systémique et un corps individuel. La rupture n’est pas un vide ; elle est une forme de gouvernement par le retard. Le médicament n’est pas arrivé, mais l’institution, elle, est déjà là : elle règle mon rythme par l’écran, le stock, le délai, la solution de remplacement.

Pour beaucoup de personnes, une pénurie de médicaments signifie l’interruption d’un traitement. Pour moi, elle signifie aussi une autre interruption : celle de l’imaginaire corporel, du temps du genre, de la confirmation quotidienne de soi.

Dans le cadre d’un traitement hormonal de substitution, le médicament n’est pas seulement une marchandise. Il n’est pas non plus un simple auxiliaire médical. Il participe à une continuité corporelle, psychique et temporelle. Chaque pression sur la pompe d’un gel d’estradiol ne libère pas seulement une quantité de principe actif ; elle produit aussi un rythme, une confirmation, un petit rituel quotidien. Selon le résumé des caractéristiques du produit, chaque pression d’OESTRODOSE 0,06 % délivre 1,25 g de gel, soit 0,75 mg d’estradiol. Ce chiffre est froid, précis, presque sans littérature. Pourtant, il constitue l’unité minimale d’une poétique corporelle : la manière dont un corps est avancé, jour après jour, par dosage.

0,75 mg. Une pression. Une couche transparente. Quelques minutes plus tard, la peau redevient sèche. Le monde semble n’avoir rien vu. Mais le corps a reçu une instruction faible.

C’est cela, le médicament comme infrastructure du genre. Il n’est pas au centre de la scène. Il ne brille pas, ne parle pas, ne coupe pas le corps comme une opération chirurgicale. Il ressemble plutôt à une canalisation souterraine, à un entrepôt portuaire, à un système de douanes, à un réseau d’évacuation urbain : on ne découvre son existence qu’au moment où il se dérègle.

⸻ Mais l’expérience que je fais dans une pharmacie française est relativement sécurisante, habituelle, de cette dépendance.

J’ai une ordonnance. J’ai un médecin. J’ai un système d’assurance maladie. J’ai une pharmacienne d’environ cinquante ans, aimable, qui me dit avec douceur de revenir la semaine suivante.

C’est un retard, mais ce retard a lieu à l’intérieur d’un système visible. Mon corps est repoussé de sept jours, mais il est au moins inscrit, vu, archivé, légalement attendu. Mon anxiété se déroule devant un comptoir, non dans un groupe anonyme, une transaction codée, une commande transfrontalière ou une boîte de médicaments dont l’origine reste incertaine.

En tant que personne chinoise ayant commencé son traitement hormonal en France, je ne peux pas ne pas déplacer cette scène vers une autre géographie : celle des communautés MTF sur l’internet chinois. Là, les hormones ne passent pas toujours par un médecin, une ordonnance, une pharmacie et une assurance. Pour beaucoup, le premier contact avec l’hormonothérapie ne se fait pas dans un cabinet d’endocrinologie, mais dans des forums, des groupes QQ, des canaux Telegram, des documents partagés, des récits d’expérience, des tableaux de dosage, des mots codés et des achats par des intermédiaires.

Dans le contexte chinois, l’accès aux soins d’affirmation de genre est depuis longtemps entravé par des diagnostics psychiatriques, des conditions administratives, le manque de structures spécialisées et la stigmatisation sociale. Amnesty International a documenté en 2019 trois grands obstacles à l’accès aux traitements d’affirmation de genre en Chine : le manque d’information fiable, des conditions strictes d’éligibilité et la stigmatisation dans le système médical. Son communiqué souligne aussi que certaines personnes trans en Chine achètent des traitements hormonaux peu sûrs sur le marché noir parce qu’il leur est extrêmement difficile d’accéder aux soins nécessaires. Un rapport de 2019 sur les soins trans en Chine rappelle également que la discrimination constitue un obstacle majeur à l’accès aux soins et à l’accompagnement psychologique.

Dans les communautés sinophones, on parle parfois du Da Zheng(⼤证), le « grand certificat ». Ce n’est pas un terme médical officiel, mais un mot d’usage communautaire : il désigne généralement un document psychiatrique ou diagnostique permettant d’entrer dans un parcours médical plus reconnu. Ce certificat n’est pas seulement une preuve médicale. Il devient une frontière administrative, un reste de pathologisation, une manière de traduire le désir corporel en document lisible par le système.

Sans ce certificat, le corps n’entre pas facilement dans le parcours officiel. Sans parcours officiel, le médicament glisse vers l’informel. Sans médecin, la dose devient une expérience racontée dans un groupe. Sans suivi biologique régulier, le foie, la prolactine, la testostérone, l’estradiol, le risque thrombotique deviennent des courants souterrains que personne ne lit à temps.

Dans ces espaces, « prendre des hormones » n’est pas seulement suivre un traitement. C’est une technique de survie semi-souterraine. Les médicaments circulent sous des noms codés, à travers des euphémismes, des conseils, des captures d’écran, des commandes groupées, des intermédiaires, des restes de stocks et des réseaux d’entraide. Les molécules ne relèvent plus seulement de la pharmacologie. Elles appartiennent à une géographie clandestine : pharmacies étrangères, achats transfrontaliers, contacts au Japon ou en Thaïlande, plateformes sociales, groupes privés, revente de seconde main, paquets soumis aux douanes, confiance entre inconnues.

En 2022, Sixth Tone a rapporté que la Chine envisageait de restreindre la vente en ligne de certains médicaments hormonaux, notamment l’estradiol et l’acétate de cyprotérone, très utilisés par des femmes trans pour l’hormonothérapie ; l’article soulignait que cette mesure inquiétait celles qui ne pouvaient pas obtenir ces traitements par prescription médicale. En 2023, le même média indiquait que l’interdiction en ligne de plusieurs médicaments considérés comme « à haut risque », dont l’estradiol et la cyprotérone, risquait de poser de nouvelles difficultés aux personnes trans dépendantes de circuits informels. Time a également décrit comment la combinaison d’un accès médical restreint, de normes sociales conservatrices et de nouvelles régulations pouvait pousser certaines personnes trans plus profondément vers le marché noir, avec des risques de qualité incertaine, d’absence de suivi médical et d’effets secondaires graves.

Il ne s’agit pas d’un monde souterrain romantique. Ce n’est pas un marché noir de cinéma, ni une utopie queer d’entraide. C’est d’abord une infrastructure d’urgence produite par l’insuffisance du système officiel. Elle remplit un vide, mais expose les corps à d’autres risques : médicaments contrefaits ou périmés, mauvais dosages, interruption brutale, absence de bilan sanguin, absence de médecin, absence de relation de soin dans laquelle revenir en cas de problème.

Moi, en France, j’attends un flacon de gel. Elles, en Chine, peuvent attendre un certificat, un canal d’achat, un colis, une intermédiaire, un médecin qui accepte de répondre, un vendeur qui ne disparaît pas, un groupe qui ne soit pas fermé.

Mon corps est retardé de sept jours par un système pharmaceutique. Leur corps peut être retardé de sept mois, de sept ans, ou contraint de commencer sans système.

J’ai une pharmacienne qui me dit doucement : revenez la semaine prochaine. Elles peuvent entendre : plus de stock, prix augmenté, lien supprimé, groupe fermé, vendeur disparu, colis retenu, ne pose pas de questions, lis le document toi-même.

En France, la rupture de stock est une phrase affichée par le système. Dans certains espaces informels chinois, elle peut devenir une petite catastrophe.

Car il n’y a pas toujours de comptoir. Pas toujours d’écran tourné vers soi. Pas toujours quelqu’un pour confirmer officiellement que le médicament est « en route ». Parfois, il n’y a qu’un avatar qui écrit : cette série est finie, attendez la prochaine.

Le corps est alors suspendu à l’échelle moléculaire. Non pas suspendu par une grande rhétorique identitaire, mais par quelques milligrammes par jour. Ce n’est pas seulement un « droit trans » abstrait qui est retardé : c’est une tension dans la poitrine, l’espoir d’une peau plus douce, un système nerveux qui se calme enfin la nuit, la confirmation presque imperceptible que quelque chose est en train d’advenir.

Ici, l’analyse de Paul B. Preciado sur le régime pharmacopornographique cesse d’être une formule théorique. Elle devient un système logistique que l’on peut déplier : laboratoire, État, certificat psychiatrique, consentement familial, régulation de la vente en ligne, marché noir, entraide communautaire, douane, colis, carte bancaire, langage codé, effets secondaires. Le genre n’est pas une identité purement intérieure. Il est fabriqué, bloqué, acheté, caché, transporté, dosé dans ces dispositifs.

L’hormone n’est pas la substance magique qui m’aide à « devenir femme ». L’hormone est une technologie frontalière à l’échelle moléculaire.

Elle entre dans la peau, mais aussi dans la loi. Elle entre dans le sang, mais aussi dans la logistique. Elle entre dans le désir, mais aussi dans les prix. Elle entre dans le corps, mais aussi dans le diagnostic psychiatrique. Elle entre dans l’intérieur de mes cuisses, mais aussi dans la manière dont un État décide qui peut modifier son corps.

C’est là que la pharmacie devient frontière. La frontière n’est pas toujours annoncée par une police, une douane ou une borne nationale. Elle peut être produite par un logiciel de stock, un système d’ordonnances, un certificat psychiatrique, une interdiction de vente en ligne, un grossiste, un laboratoire, un groupe privé ou un mot codé. Elle ne dit pas toujours non. Le plus souvent, elle dit : revenez la semaine prochaine ; obtenez d’abord un certificat ; il faut l’accord parental ; rupture de stock ; vente en ligne interdite ; le lien ne fonctionne plus ; débrouille-toi.

C’est une nouvelle géographie. Non pas la géographie des cartes, mais celle des molécules, des doses, des boîtes, des corps approvisionnés ou interrompus. La pharmacie française, le marché noir chinois, une pharmacie thaïlandaise, une amie au Japon, un canal Telegram, une rue d’Aix, un entrepôt près de Marseille, une consultation psychiatrique à Pékin ou à Shanghai : ces lieux n’appartiennent pas au même pays, mais ils composent ensemble une carte hormonale du corps trans.

Sur cette carte, le corps n’est pas une ligne droite allant du masculin au féminin. Il est une route inspectée, retenue, réacheminée, contournée, cachée, réapprovisionnée. Il ressemble à un colis autant qu’à un port ; à une ordonnance autant qu’à un document de contrebande ; à un objet médical autant qu’à un futur qui circule sous surveillance.

Ainsi, la pharmacie n’est pas seulement un lieu de soin. Elle devient une frontière entre l’état actuel du corps et le corps qu’il tente de rejoindre. Cette frontière ne prend pas la forme d’un mur. Elle apparaît dans une phrase : rupture de stock. Elle apparaît sur un écran, dans la voix d’une pharmacienne, dans le moment où quelque chose manque — précisément ce qui devait permettre au corps de continuer son déplacement.

La croix verte de l’officine clignote comme une promesse. On pourrait croire que tout y est disponible, que tout manque peut y trouver son équivalent chimique. Pourtant, au comptoir, cette promesse se retire. Le produit attendu n’est pas là. Le corps doit attendre. Il devient un port sans navire, une infrastructure prête mais sans arrivée.

Cette scène pourrait sembler anecdotique. Elle ne l’est pas. Dans une transition hormonale, le médicament n’est pas seulement un produit. Il participe à une continuité corporelle, psychique et temporelle. Son absence, même provisoire, peut réactiver une fragilité profonde : sentir que le corps désiré dépend d’une chaîne logistique impersonnelle. La souveraineté intime se révèle suspendue à une disponibilité commerciale.

C’est ici que le corps administré et le corps désiré se rencontrent avec le plus de violence douce. Le désir d’habiter autrement son corps se heurte à un système de distribution. La subjectivité se retrouve devant un inventaire. Ce n’est pas seulement une question de santé ; c’est une question d’existence située. Le corps ne se transforme pas dans un espace abstrait. Il se transforme dans une ville précise, avec ses pharmacies, ses médecins, ses trajets, ses pénuries, ses horaires, sa langue.

Je ne veux pourtant pas réduire cette expérience à l’idée trop simple d’un corps capturé par le capitalisme pharmaceutique. Ce serait insuffisant. Plus précisément, l’hormone me fait comprendre qu’une sensation corporelle extrêmement intime dépend souvent des systèmes les moins intimes. Ma peau est connectée à un laboratoire. Mon humeur est connectée à un stock. Mon temps de genre est connecté à un délai de livraison. La transition n’est pas le mouvement d’un sujet isolé qui accomplirait intérieurement sa vérité ; c’est le déplacement lent d’un corps à travers les infrastructures du monde.

La pharmacie devient alors un lieu psychogéographique. Elle n’est plus un simple commerce médical, mais un point de condensation entre espace urbain, économie du soin et construction de soi. Elle révèle que la transition est aussi une géographie : savoir où aller, à qui parler, comment demander, comment prononcer le nom du médicament, comment comprendre la réponse, comment revenir la semaine suivante.

Ici, la frontière n’est plus une ligne sur une carte, mais un état de stock. Elle n’est plus déclarée par la police, la douane ou une borne de pierre, mais par un logiciel pharmaceutique, un grossiste, un laboratoire, un système d’assurance maladie. La pharmacienne ne m’a pas refusée. L’État ne m’a pas directement interdite. Le monde m’a simplement dit avec douceur : revenez la semaine prochaine.

C’est peut-être cette douceur qui est la plus cruelle.

Elle ne crée pas de conflit ; elle produit de l’attente. Elle ne dit pas non ; elle dit pas encore. Elle ne nie pas mon corps ; elle le repousse de sept jours.

Et pendant ces sept jours, je dois continuer à vivre, à aller en cours, à travailler, à aimer, à être désirée, à me regarder dans le miroir, à me comporter comme un corps qui n’a pas été suspendu.

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