Retour à la carte

Chapitre

SUR-DOSÉE

Dans ce chapitre
  1. SUR-DOSÉE

Je ne me suis pas surdosée moi-même.

Cette phrase est importante pour moi, parce qu’elle écarte d’abord une imagination trop facilement projetée sur les corps trans : comme si le corps en transition était toujours un corps excessif, comme s’il portait naturellement en lui une volonté d’accélérer, d’abuser, de modifier trop loin, trop vite, trop fort. Or c’est précisément l’inverse qui s’est produit. Pendant ces trois mois, je n’ai pas augmenté moi-même la dose, je n’ai pas raccourci volontairement l’intervalle, je n’ai pas forcé mon corps à changer plus vite sous l’effet d’un désir impatient. J’ai simplement suivi une ordonnance. Un médecin généraliste a écrit une fréquence, la pharmacie l’a lue, l’infirmière l’a exécutée, le médicament est entré dans mon corps. La forme de l’ordonnance est silencieuse, presque sans théâtralité. Elle ne crie pas, ne commande pas, ne s’explique pas. Elle écrit seulement, sur une feuille de papier, avec la stabilité de la langue médicale : faites ainsi.

Je l’ai donc fait.

Un médecin généraliste à Marseille m’avait prescrit du Décapeptyl. Son principe actif est la triptoréline, un analogue de la GnRH, notamment utilisé dans certains traitements du cancer de la prostate, et dont l’un des effets consiste à réduire la production d’hormones sexuelles par le corps. La forme que j’avais reçue était une forme à libération prolongée : une dose censée se déployer sur trois mois avait été prescrite à un rythme d’une injection toutes les trois semaines. Le traitement n’était alors plus seulement un traitement. Il devenait une compression temporelle : un rythme médicamenteux de trois mois était replié dans trois semaines, et mon corps se retrouvait forcé de supporter un mécanisme de suppression trop dense.

Au début, je n’ai pas immédiatement compris ces réactions comme un « surdosage ». Je sentais seulement que mon corps devenait de plus en plus lent. Mon désir sexuel avait presque entièrement disparu, ma force diminuait rapidement, le sommeil devenait lourd, et même la journée semblait recouverte par un poids invisible. Mon humeur commençait à descendre, une tendance dépressive apparaissait, l’énergie du corps semblait se vider continuellement. Les analyses sanguines ont montré que ma testostérone avait été abaissée en très peu de temps jusqu’à un niveau proche de zéro, plus bas même que celui que l’on observe souvent chez de nombreuses femmes cisgenres adultes en bonne santé. Plus tard, j’ai aussi appris qu’une suppression hormonale excessive ou prolongée pouvait avoir des effets sur la densité osseuse. À ce moment-là, j’ai compris qu’une erreur de dosage n’était pas un accident médical abstrait. Ce n’était pas un chiffre que l’on pouvait simplement barrer et réécrire sur une ordonnance, mais une réalité progressivement supportée par le corps : le désir se retire, les muscles se retirent, la vigilance se retire, et les os eux-mêmes commencent à entrer dans l’ombre de cette erreur.

Ce qu’il y a de plus inquiétant dans cette erreur, ce n’est pas qu’elle ait eu lieu sous une forme violente, mais précisément qu’elle ait eu lieu sous la forme d’un soin. Personne ne m’a forcée. Personne n’a semblé brutal. Le médecin a écrit l’ordonnance, la pharmacie a délivré le médicament, l’infirmière a réalisé l’injection, je me suis présentée à l’heure prévue. Chaque étape semblait normale, presque professionnelle. C’est justement pour cela que j’ai mis plus de temps à comprendre que mon corps ne résistait pas au traitement ; il supportait un déséquilibre enveloppé dans la forme même du traitement.

Plus tard, j’ai compris que l’erreur n’avait pas commencé dans mon corps. Le corps n’a été que le dernier lieu où cette erreur s’est déposée. Elle existait d’abord dans un texte médical, dans l’écriture d’une fréquence, dans l’organisation erronée du rapport entre dose et temps. Elle a traversé le cabinet médical, la pharmacie, le rendez-vous d’injection, le geste de l’infirmière, avant d’entrer en moi sous une forme moléculaire. Le surdosage n’a pas été l’excès de mon désir, ni ma tentative de pousser la transition vers une vitesse incontrôlable. Il a été une erreur de calcul institutionnelle, transmise à mon corps sous une forme légale, douce et exécutable.

C’est à partir de là que j’ai commencé à comprendre autrement le mot dosage. Il semble appartenir à ce que la médecine a de plus technique, de plus froid, de moins littéraire : combien de milligrammes, combien de millilitres, à quel intervalle, à quelle concentration, pendant combien de mois, si les valeurs sanguines se trouvent ou non dans les normes de référence. Il appartient aux notices, aux ordonnances, aux boîtes de médicaments, aux bilans biologiques et aux recommandations cliniques. Il semble répondre à une question très simple : de combien un corps a-t-il besoin ? Mais c’est précisément dans cette question apparemment simple que se cache l’une des relations de pouvoir les plus complexes. Car « combien » n’est jamais seulement une quantité. « Combien » signifie aussi : qui a le droit de décider ce qui n’est pas assez, qui a le droit de décider ce qui est trop, qui définit l’ajustement, quelle expérience peut servir de preuve, et quel corps supporte finalement les conséquences d’une erreur de jugement.

Qu’est-ce qu’un bon dosage ? Une dose correcte ? Une dose moyenne ? Une dose sûre ? Une dose ajustée par l’expérience d’un médecin ? Une dose confirmée par les laboratoires pharmaceutiques, les essais cliniques, les autorités de régulation et les systèmes d’assurance ? Ou bien une dose avec laquelle un corps, à un moment donné, peut réellement vivre, tenir, se réorganiser ? Cette question ne peut pas être laissée à la seule pharmacologie. Lorsqu’un dosage tombe sur un corps en transition, il ne concerne plus seulement la concentration d’un médicament. Il concerne aussi le temps, la norme, l’expérience corporelle, la position du savoir. Il règle le rythme auquel une substance entre dans le corps, mais aussi la vitesse à laquelle le changement corporel est considéré comme acceptable. Il ne détermine pas seulement si le traitement est efficace ; il détermine aussi comment le corps est calibré, attendu, poussé, suspendu, interprété.

La pensée de Canguilhem sur le normal et le pathologique devient ici importante. Elle nous rappelle que le normal n’est pas seulement une moyenne statistique, ni un état qu’un système extérieur pourrait définir entièrement à l’avance. Le vivant possède une capacité normative : un corps vivant ne se contente pas d’obéir passivement à des standards, il produit ses propres normes dans sa relation à l’environnement, à la maladie, au changement et aux contraintes. Autrement dit, la médecine ne peut pas seulement demander si un corps correspond à une valeur ; elle doit aussi demander comment ce corps vit dans cette valeur. Pour un corps, le normal ne signifie pas se rapprocher abstraitement d’une moyenne, mais retrouver une capacité de vie, une capacité à s’organiser autrement après une transformation.

Vu sous cet angle, le « bon dosage » ne peut pas être uniquement la réponse d’un tableau. Il devrait être une relation : entre savoir pharmacologique, expérience clinique, contrôle du risque, sensation corporelle, rythme personnel et conditions de vie. Une dose peut paraître raisonnable dans une notice et produire pourtant un effondrement dans un corps concret ; une autre peut s’écarter d’une moyenne statistique et permettre à un corps de trouver une stabilité plus juste. Il ne s’agit pas de nier la nécessité des standards médicaux, mais de rappeler que le standard ne peut pas remplacer la capacité normative du corps lui-même. Mon corps n’est pas un contenant vide attendant qu’une valeur extérieure vienne le remplir. Il réagit, il se fatigue, il s’inquiète, il ressent, il se souvient, il juge aussi. Il n’est pas seulement affecté par le dosage ; il réévalue le dosage par ses propres réactions.

Pourtant, le système médical ne donne pas toujours au corps cette possibilité de parole. Surtout lorsqu’un corps ne correspond pas exactement aux objets pour lesquels les parcours médicaux existants ont été initialement conçus, il risque plus facilement d’être traité comme un cas approximatif. Mon corps est entré dans le THS sans entrer dans un monde médicamenteux entièrement pensé pour les corps trans. Les œstrogènes, bloqueurs, gels, injections et analyses qui composent mon traitement proviennent souvent d’autres cadres thérapeutiques : ménopause, cancer de la prostate, blocage pubertaire, endométriose, troubles endocriniens. La transition réemploie des molécules, des notices, des formes pharmaceutiques et des logiques cliniques déjà existantes. Le médicament n’est pas né pour mon corps concret ; il est redéployé en lui.

Cela ne signifie pas que ces médicaments ne devraient pas être utilisés dans les soins trans. Le problème est ailleurs : lorsque le corps trans doit se modifier à travers une grammaire pharmaceutique qui n’a pas été entièrement préparée pour lui, le dosage devient une zone plus instable. Un médecin peut être bienveillant, mais la bienveillance ne garantit pas la connaissance. Une institution peut autoriser l’accès, mais l’autorisation ne garantit pas la compréhension. Une ordonnance peut être légalement exécutée, mais la légalité ne garantit pas la justesse. Ce qui me blesse le plus dans cette expérience de surdosage, ce n’est pas qu’elle prouve qu’un médecin aurait été « mauvais » ; c’est qu’elle révèle un vide de connaissance possible du système médical face aux corps trans. Le dommage ne vient pas toujours de l’hostilité. Il vient parfois d’une approximation institutionnalisée, d’une manière douce mais erronée de traiter un corps.

La pensée cyborg de Donna Haraway m’aide à ne pas imaginer le corps comme une matière originaire, pure, attendant d’être perturbée par une intervention médicale extérieure. En réalité, mon corps n’a jamais été simplement naturel. Il est déjà composé par la langue, le droit, la famille, les normes de genre, les classifications médicales, les médicaments, le passeport, les analyses sanguines, les ordonnances et les regards sociaux. Le THS n’est pas une technique extérieure qui viendrait soudain modifier un corps jusque-là intact ; il est la poursuite d’une transformation dans un corps déjà technicisé, institutionnalisé, socialisé. Mon corps n’est pas un « corps naturel plus médicament », mais un corps composé par des médicaments, des savoirs, des désirs, des diagnostics, des systèmes d’approvisionnement et des expériences personnelles.

Cela ne rend pas le corps faux. Au contraire, cela le rend plus réel. Car le corps réel n’existe jamais abstraitement hors des institutions. Il se trouve toujours dans un certain agencement de savoirs. La notion de situated knowledges chez Haraway est particulièrement importante pour moi : aucun savoir ne parle depuis un ciel sans position. Le savoir du médecin a une position, le savoir du laboratoire pharmaceutique a une position, les sujets des études cliniques ont une position, l’expérience du patient a aussi une position. L’objectivité ne devrait pas signifier l’effacement des positions, mais la reconnaissance de l’endroit depuis lequel un savoir parle, de ceux qu’il sert, de ceux qu’il oublie, et de ceux qu’il rend calculables. Mon corps ne s’oppose pas au savoir médical ; il demande que sa situated experience ne soit pas exclue du jugement médical.

Dans mon expérience du THS, j’occupe souvent une position étrange : j’ai besoin des médecins, mais je dois aussi les surveiller ; j’ai besoin d’ordonnances, mais je dois aussi lire les notices ; j’ai besoin du système médical, mais je ne peux pas lui confier entièrement mon corps. Je dois vérifier le nom des médicaments, les formes pharmaceutiques, les intervalles d’injection, les durées de libération, les valeurs sanguines, lire des expériences communautaires, comparer des recommandations médicales dans différents pays, puis revenir à ma fatigue, à mon humeur et aux réactions de mon corps pour réévaluer la situation. Ce n’est pas une auto-expérimentation romantique, mais un travail de connaissance imposé. On demande au patient de faire confiance à la médecine, mais certains patients doivent aussi vérifier sans cesse si la médecine les comprend vraiment.

Cela me fait penser au mot français expérience, qui signifie à la fois vécu et expérimentation. Le THS se situe pour moi entre ces deux sens. Il est une expérience de vie, une manière de réorganiser la relation entre mon corps et le monde ; mais il porte aussi une dimension expérimentale, car les doses doivent être ajustées, le corps observé, le sang contrôlé, les risques gérés. Le problème est que cette expérimentation ne se déroule pas dans un environnement scientifique complet, égalitaire et pleinement informé. Elle se produit souvent dans une situation où le savoir médical est incomplet, où l’expérience des médecins est insuffisante, où les informations communautaires sont fragmentaires, où l’approvisionnement pharmaceutique est instable, et où l’anxiété personnelle est très concentrée. Le corps se retrouve alors forcé de devenir un lieu de production du savoir. Il n’est pas un laboratoire, mais il porte les essais et les erreurs produits hors du laboratoire.

À partir de là, la question du dosage doit entrer dans une histoire plus longue. Les doses médicamenteuses modernes ne sont pas nées naturellement dans un laboratoire purement rationnel. De nombreux savoirs pharmaceutiques sont liés aux plantes, aux expériences locales, aux collectes coloniales, aux routes commerciales, aux réseaux missionnaires, aux besoins militaires et aux expérimentations sur les corps. C’est précisément ce qu’étudie Samir Boumediene dans La colonisation du savoir. Une histoire des plantes médicinales du « Nouveau Monde » : la manière dont les Européens, entre 1492 et 1750, ont approprié, par les expéditions, les interrogatoires, les enregistrements, les achats, les interdictions et les renommages, des plantes médicinales américaines ainsi que les savoirs des peuples autochtones et des personnes réduites en esclavage. Les plantes n’y sont pas des objets immobiles d’histoire naturelle, mais des indicateurs de rapports politiques. Tabac, coca, quinquina, gaïac, peyotl, poisons, plantes abortives : ces plantes ne sont pas seulement des matières médicinales, elles sont aussi des indices de la manière dont l’empire organise le savoir, les corps et le gouvernement.

L’idée de « découverte » des plantes médicinales ne peut donc pas être comprise naïvement comme un beau récit de progrès scientifique. Découvrir est toujours un verbe situé. Pour les Européens, il s’agit d’une découverte ; pour les populations locales, il s’agissait peut-être déjà d’usages, d’expériences, de rituels, de soins, d’interdits et de pratiques quotidiennes. Lorsqu’un colonisateur fait entrer une plante dans une pharmacopée européenne ou dans un laboratoire, il ne déplace pas seulement une matière naturelle ; il déplace aussi un rapport de savoir. Les savoirs locaux sont arrachés à leur contexte, traduits dans une langue reconnaissable par la médecine européenne, purifiés en principes actifs, standardisés en doses, intégrés au commerce et au gouvernement. Ce processus n’est pas un simple partage des connaissances, mais une extraction, une réattribution et une institutionnalisation du savoir.

L’histoire du quinquina et de la quinine rend particulièrement visible la dimension politique du dosage. L’écorce de quinquina entre dans la médecine européenne à travers les réseaux coloniaux ; plus tard, son principe actif est isolé et devient un médicament que l’on peut peser, stocker, transporter et utiliser largement. Ce processus transforme la manière même d’exister du médicament : de l’écorce, de la décoction, de l’amertume, de l’expérience locale, il passe à la molécule, au gramme, à la dose, à la pharmacopée et à la circulation globale. La médecine acquiert alors une nouvelle capacité : non seulement dire « cette plante agit », mais aussi dire « quelle quantité agit ». Le dosage rend le médicament reproductible, régulable, commercialisable ; il rend aussi les corps comparables, testables, intégrables à des dispositifs de gouvernement.

Mais « quelle quantité agit » n’est pas une réponse qui surgit spontanément de la nature. Elle vient de l’observation, de l’échec, de l’essai, de l’exposition, du risque et des réactions corporelles. Quels corps ont été observés ? Quels corps ont été testés ? Quelles douleurs ont été enregistrées comme données utiles ? Quels savoirs ont été reconnus comme médecine ? Quels savoirs ont été relégués du côté de la superstition, du remède populaire, de la pratique sauvage ou de l’expérience non vérifiée ? Si la recherche de Boumediene est si importante pour ce chapitre, c’est parce qu’elle rappelle que le savoir pharmaceutique ne porte pas seulement sur les plantes et les molécules ; il porte aussi sur qui peut interroger qui, qui peut enregistrer qui, qui peut posséder l’expérience d’autrui, qui peut transformer le savoir des autres en autorité scientifique propre.

Je ne peux pas simplement assimiler mon expérience aux expérimentations corporelles de la médecine coloniale. Une telle comparaison serait inexacte et effacerait la spécificité des violences historiques. Mais le mot dosage me permet de voir un problème commun : l’ajustement médical n’est pas une vérité sans histoire. Il naît toujours dans des structures de savoir particulières, il dépend toujours de certains corps inclus et de certains corps exclus, il engage toujours des rapports de pouvoir, de ressources et d’interprétation. La médecine coloniale a construit des savoirs pharmaceutiques à travers les plantes et les corps colonisés ; la médecine contemporaine construit des normes de dosage à travers les essais cliniques, les recommandations, les laboratoires, les statistiques et les régulations. Ce ne sont évidemment pas les mêmes choses, mais elles montrent toutes deux que le dosage n’est jamais un chiffre purement neutre. Il est la forme laissée par la stabilisation d’un régime de savoir.

À partir d’ici, je ne veux pas déplacer la question vers les difficultés d’accès au THS dans différents pays. Cette question est évidemment importante, mais elle appartient à une autre analyse, plus géographique et institutionnelle. Ici, ce qui m’importe davantage est une autre question : comment le dosage produit-il sa propre universalité ? À partir de quels corps une « dose standard » est-elle calculée, et quels corps sont laissés hors de sa moyenne ? Lorsque la médecine dit « habituellement », « recommandé », « fourchette de sécurité », « valeur de référence », quel corps imagine-t-elle ? Ce corps a-t-il un genre ? Une race ? Un âge, un poids, des différences métaboliques, une histoire médicamenteuse, une pauvreté, une migration, une anxiété, des traumatismes, des obstacles linguistiques ? Ou ce corps a-t- il déjà été abstrait en une unité clinique interchangeable ?

La modernité du dosage tient précisément à sa capacité de transformer les corps en objets comparables. Un corps est prélevé, mesuré, intégré à une fourchette, placé dans des courbes, des tableaux et des moyennes. La médecine ne fait pas seulement face à « moi » comme personne concrète ; à travers moi, elle cherche un corps classable : cette valeur est- elle trop haute, trop basse, proche de la cible, éloignée de la norme ? Cette comparaison est évidemment nécessaire. Sans valeurs de référence, le traitement deviendrait un tâtonnement aveugle. Mais le problème est que les valeurs de référence n’aident pas seulement la médecine à voir le corps ; elles déterminent aussi ce que la médecine ne voit pas. Elles rendent certaines différences lisibles, tout en comprimant d’autres différences dans la catégorie de l’écart, de la réaction individuelle ou de l’exception négligeable.

Canguilhem ne propose pas ici une position anti-standard, mais une interrogation plus précise du standard. Ce qui compte n’est pas simplement de savoir s’il existe ou non des normes, mais de savoir si ces normes peuvent revenir à l’activité propre du vivant. Un corps vivant n’est pas passivement situé entre normal et pathologique ; il produit sans cesse de nouvelles normes dans la maladie, le traitement, l’environnement et la transformation. Si la médecine réduit le normal à une moyenne statistique, elle oublie la capacité normative du vivant. Pour moi, cela signifie qu’une dose ne peut pas être dite correcte seulement parce qu’elle correspond à un usage général. Elle doit aussi être éprouvée dans la capacité de vie d’un corps concret. Me permet-elle de me réveiller, d’agir, de désirer, d’étudier, de sentir, de maintenir une certaine stabilité psychique ? Soutient-elle une continuité corporelle nouvelle ? Ou bien se contente-t-elle d’accomplir, sur le plan des chiffres, une suppression apparemment raisonnable ?

C’est précisément ici que le surdosage cesse d’être seulement « trop de médicament ». Il devient le contact raté entre un corps moyen et un corps concret. Il montre qu’une mesure venue de la notice, du système de prescription et de l’habitude clinique n’a pas été réellement calibrée sur mon corps. Mon corps a été traité comme un cas pouvant être pris en charge selon une logique existante, mais ses réactions ont prouvé que cette prise en charge n’était pas suffisante. Le surdosage m’a fait comprendre que l’« ajustement » médical suppose toujours un corps implicite. Et lorsque ce corps implicite n’est pas nommé, il fonctionne sous l’apparence du neutre. Or le neutre n’est souvent que l’expérience d’un certain corps déjà installée comme défaut.

La pensée de Haraway sur les situated knowledges permet de pousser ce problème plus loin. Le savoir médical ne vient pas d’un ciel sans position. Les études cliniques ont leurs sujets, les essais pharmaceutiques leurs critères d’inclusion et d’exclusion, la formation médicale son histoire, les notices leur grammaire institutionnelle. Une dose peut être écrite comme « recommandée » non parce qu’elle échappe à toute position, mais parce que certaines positions ont été stabilisées comme sources de savoir, certains corps ont été intégrés à répétition dans la recherche, certaines différences ont été jugées importantes, tandis que d’autres ont été placées en marge. L’objectivité ne devrait donc pas signifier faire semblant de ne pas avoir de position ; elle devrait signifier indiquer clairement d’où vient le savoir, sur quels corps il repose, et devant quels corps il risque de ne plus fonctionner.

Ainsi, lorsque j’ai commencé, après le surdosage, à lire les notices, à vérifier les formes pharmaceutiques et les intervalles d’injection, je n’essayais pas de devenir médecin, ni de remplacer la formation médicale par des informations trouvées en ligne. Il s’agissait d’un situated knowledge imposé : je devais relire le texte médical depuis mon corps. Pour le médecin, le Décapeptyl est un nom de médicament, une forme pharmaceutique, un rythme d’injection ; pour la pharmacie, c’est un produit que l’on peut commander, rembourser, délivrer ; pour l’infirmière, c’est une préparation à injecter ; pour moi, c’est la disparition du désir, l’augmentation de la fatigue, l’alourdissement du sommeil, la testostérone presque réduite à zéro dans le sang, et l’inquiétude ultérieure pour la densité osseuse. Tous ces savoirs concernent le même médicament, mais ils ne se trouvent pas à la même place. La question n’est pas de savoir lequel doit entièrement remplacer l’autre, mais si la relation médicale permet à ces positions de se corriger mutuellement.

Cela m’amène aussi à comprendre autrement la portée de Boumediene sur l’histoire coloniale des plantes médicinales. L’appropriation coloniale des plantes du « Nouveau Monde » par la médecine européenne ne consiste pas seulement à rapporter des plantes en Europe, ni à découvrir des principes actifs. Plus profondément, elle consiste à réorganiser, dans un système européen capable de nommer, de vérifier, de classer et de posséder, des savoirs dispersés dans les pratiques locales, les connaissances autochtones, les expériences des personnes esclavisées, les rituels, les soins et les observations corporelles. Les plantes sont collectées, les expériences interrogées, les traitements enregistrés, puis renommés, purifiés, marchandisés. Ce processus donne à la médecine européenne une autorité : non seulement dire qu’une plante agit, mais décider comment son efficacité doit être exprimée, quantifiée, transformée en forme pharmaceutique circulable.

Le dosage est l’une des formes centrales de cette transformation. Tant qu’une plante reste inscrite dans des usages locaux, des décoctions, des jugements empiriques et des contextes rituels, son action ne peut pas facilement entrer dans la langue unifiée de la médecine impériale. Elle doit être décomposée en composants identifiables, en modes d’administration répétables, en matière transportable, en effets enregistrables et en risques contrôlables. Autrement dit, le dosage arrache le médicament à son contexte d’origine pour le faire entrer dans une universalité administrable. Il permet au médicament de traverser lieux, langues et différences corporelles en devenant une unité thérapeutique apparemment identique. Mais cette universalité n’est pas sans coût. Elle repose souvent sur l’extraction des savoirs, l’effacement des contextes et l’expérimentation sur les corps.

De ce point de vue, mon expérience du Décapeptyl n’est pas une répétition de l’histoire coloniale, et ne peut pas être simplement comparée aux expérimentations sur les corps colonisés. Les différences historiques sont trop importantes pour être confondues. Mais Boumediene me permet de voir que les « standards » du savoir pharmaceutique ne sont jamais seulement des produits internes à la science. Ils se forment par extraction, traduction, vérification, institutionnalisation et distribution. Ils transforment certaines expériences en savoirs, certains savoirs en normes, certaines normes en doses exécutables. Dans l’environnement clinique contemporain, ce processus est devenu plus technique et plus discret. Nous ne sommes plus face à la scène du colonisateur collectant des plantes, mais face aux logiciels de prescription, aux notices, aux recommandations cliniques, aux valeurs biologiques de référence et aux systèmes de régulation. Pourtant, la question demeure : quelles expériences entrent dans le savoir ? Quels corps servent à produire les standards ? Qui supporte les conséquences lorsque ces standards échouent ?

C’est pourquoi le dosage devient une question plus large que la simple quantité de médicament. Il est une technique par laquelle le savoir médical transforme le vivant en objet gouvernable. Une dose doit rendre le corps lisible : trop haut, trop bas, normal, anormal, efficace, inefficace, toléré, indésirable. Elle fait entrer le corps dans le langage médical, mais elle simplifie aussi le corps par ce langage. Elle rend le soin possible, tout en rendant possibles certaines erreurs de lecture. Lorsque le surdosage se produit, ce que je vois n’est pas l’échec total de la médecine, mais la fragilité cachée dans sa précision même : dès que le temps, la forme pharmaceutique, l’expérience corporelle et le jugement clinique ne sont pas réellement alignés, le médicament le plus précis peut produire l’effet le plus grossier.

Je préfère donc comprendre le surdosage comme une crise de mesure. Non pas seulement trop de médicament, mais une mesure extérieure qui perd son adéquation sur mon corps. Elle devait organiser le traitement, mais elle a produit du dérèglement ; elle devait soutenir le corps, mais elle l’a affaibli ; elle devait abaisser une hormone, mais elle a presque effacé une part de l’équilibre endocrinien nécessaire à la vitalité du corps. Cette mesure n’est pas seulement celle d’un médecin individuel. Elle vient du régime pharmaceutique, des habitudes cliniques, de la notice, de la nomination des formes médicamenteuses, de la formation médicale et d’une compréhension encore limitée des corps trans. Mon corps est devenu le lieu où cette crise de mesure s’est produite, mais aussi le lieu où elle a été découverte.

Ainsi, le dosage appartient à la médecine, mais aussi à l’économie politique. Il relie laboratoires pharmaceutiques, régulation nationale, recommandations cliniques, notices, système de prescription, assurance maladie et expérience corporelle. Avant qu’un médicament n’entre dans un corps, il a déjà traversé plusieurs couches de sélection, de nomination et de distribution. Le corps cyborg de Haraway n’est pas ici une image de science-fiction, mais une réalité quotidienne : mon corps est composé de gel, d’injections, d’analyses sanguines, de rendez-vous médicaux, de systèmes pharmaceutiques, de recherches en ligne et d’identité administrative. Le corps n’est plus le terme naturel opposé à la technique ; il est un assemblage continuellement réécrit par des techniques et des savoirs multiples.

Cela ne signifie pas que le corps serait entièrement déterminé par ces systèmes. Au contraire, c’est parce qu’il se trouve dans ces systèmes qu’il doit lutter pour conserver une capacité d’interprétation. Après le surdosage, j’ai commencé à lire, vérifier, douter, non pour remplacer le médecin, mais pour ne plus confier entièrement mon corps à un système qui peut ne pas le comprendre. Ce que je cherche n’est pas une posture anti-médicale, mais une relation médicale plus juste : que le savoir du médecin, la norme du médicament, l’expérience du corps, la mémoire des communautés et le jugement personnel puissent se corriger mutuellement, au lieu qu’une seule de ces instances écrase toutes les autres. La vraie question n’est pas de « croire » ou de « ne pas croire » à la médecine, mais de savoir si la médecine accepte que l’expérience corporelle participe au savoir.

Si le surdosage m’a donné une connaissance, cette connaissance ne porte pas d’abord sur un médicament particulier, mais sur l’origine de la mesure. La mesure de mon corps a été écrite par d’autres, exécutée par d’autres, considérée comme juste par d’autres, jusqu’au moment où elle s’est révélée fausse en moi. J’ai commencé à comprendre qu’un corps peut être soigné par la médecine tout en étant mal lu par elle ; qu’un corps peut entrer dans le système tout en y étant traité par approximation ; qu’un corps peut recevoir un médicament tout en se voyant retirer le pouvoir d’expliquer comment ce médicament agit en lui. Le surdosage n’est pas seulement trop de médicament. Il indique que la relation entre un système de jugement et une expérience corporelle s’est déréglée.

C’est aussi pour cela que je veux garder l’expression « sur moi ». Bon dosage sur moi n’est pas la formulation la plus naturelle en français, mais c’est précisément cette étrangeté qui me paraît juste. Ce n’est pas pour moi, comme si la dose avait été tendrement ajustée à ma personne ; c’est sur moi, comme une dose qui tombe sur moi, agit sur moi, s’exécute en moi. Il y a dans ce sur une verticalité : le savoir descend sur le corps, l’ordonnance descend sous la peau, l’institution descend dans le sang. Le dosage ne se produit pas sur le papier ; il lui faut un corps pour s’accomplir. Mon corps a été le lieu d’accomplissement de l’ordonnance, mais aussi le lieu où son erreur est devenue visible.

De ce point de vue, être surdosée n’est pas seulement un état médical, mais aussi une position épistémologique. Cela m’a placée dans l’ombre de la précision médicale, là où l’on peut voir comment cette précision est produite, comment elle est crue, comment elle échoue. Cela m’a fait comprendre que derrière chaque dose apparemment froide se trouve une certaine imagination du corps : quel corps est le corps standard, quel corps est le corps d’exception, quelle transformation est considérée comme contrôlable, quelle transformation devient inquiétante, quelle expérience peut être intégrée, quelle expérience reste entre parenthèses. Le dosage n’est pas neutre, parce que le corps n’est jamais neutre. Il est toujours calculé à l’intersection du genre, de la race, de l’État, de la classe, de l’histoire coloniale, de l’économie pharmaceutique et du savoir médical.

Je ne veux pas, au fond, transformer cette expérience en simple accusation médicale. L’accusation risquerait de réduire trop vite le problème à une responsabilité individuelle, comme si trouver la personne qui a mal écrit l’ordonnance suffisait à clore la question. Ce qui mérite d’être écrit, c’est plutôt l’ensemble des relations que cette erreur a rendu visibles : la manière dont la médecine approche le corps par la dose, la manière dont le corps conteste la médecine par ses réactions, la manière dont les savoirs coloniaux ont transformé les plantes et les expériences en standards pharmaceutiques, la manière dont les institutions contemporaines transforment ces standards en prescriptions, et la manière dont les corps trans cherchent, entre ces standards, une condition de vie possible.

Le dosage est une forme politique minuscule. Il n’a pas de grand slogan, il ne produit pas toujours de violence visible. Il apparaît sous la forme de milligrammes, de millilitres, de cycles et de valeurs de référence, organisant le corps sous une apparence professionnelle. Il peut soigner le corps, mais aussi l’induire en erreur ; il peut ouvrir de nouvelles possibilités corporelles, mais aussi inscrire l’erreur dans le corps. Il est à la fois un outil de soin et un outil de normalisation ; à la fois la précision de la médecine et l’endroit où cette précision peut devenir aveugle.

J’ai été surdosée, non parce que mon désir aurait été excessif, mais parce qu’un système a mal calculé mon corps. Cette erreur ne m’a pas fait rejeter la médecine, mais elle m’a rendue incapable de lui obéir naïvement. Elle m’a forcée à demander : qu’est-ce qu’un bon dosage ? Qui le décide ? À partir de quels corps ? Qui l’exécute ? Qui le supporte ? Qui a le droit de dire : cela ne me convient pas ? Si un corps doit passer par le médicament pour retrouver une capacité de vie, alors ce corps doit aussi participer à la définition de la mesure qui le rend vivable.

Être surdosée ne signifie donc pas seulement recevoir trop de médicament. Cela signifie découvrir que son corps a été organisé par une mesure extérieure devenue inadéquate. Cette mesure vient de l’ordonnance, du savoir médical, du régime pharmaceutique, des statistiques, de parcours cliniques qui ne sont pas toujours préparés pour les corps trans, mais aussi d’une histoire plus longue dans laquelle les plantes, les expériences et les corps ont été extraits, traduits, normalisés. Écrire cela n’est pas refuser le dosage, mais rouvrir le mot dosage lui-même : non pas un chiffre, mais une relation ; non pas une unité neutre, mais une histoire ; non pas un simple outil thérapeutique, mais une manière dont le corps est connu, ajusté, cru ou mal compris.

Poursuivre depuis ce chapitre